vendredi 13 mars 2026

Une porte se ferme, une fenêtre s'ouvre

 


Je suis tombée sur la glace au mois de janvier. Heureusement, rien de cassé. Plus de peur que de mal comme on dit. Mais je suis restée vraiment craintive de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une surface glissante. Un genre de traumatisme, quoi! Pour vrai, j'ai dû réapprendre à marcher dehors en hiver. Mes pas étaient tellement hésitants les premières fois. Faut dire que comme j'avais encore de la douleur dans le bas du dos, je marchais pas mal raide! Rien pour aider ma cause. Moi qui adore parcourir mes trottoirs chéris, je faisais de toutes petites incursions d'environ une demi-heure. Très, très lentement.

Ça fait réfléchir ce genre de chose. Surtout au vieillissement je dirais. J'avais toujours été chanceuse côté chute et je l'ai encore été malgré tout. N'empêche. J'ai eu peur d'être privée d'un plaisir incommensurable, celui de déambuler à mon gré. Je ne suis pas prête à faire ce deuil. Mais est-on vraiment prête, avec les années qui passent inexorablement, à abandonner nos habitudes, nos routines, nos activités? Je pense qu'on ne l'est jamais. On est juste forcé de le faire. Et, avec chaque petit deuil, vient une peine, soit la reconnaissance indéniable de la réalité du temps qui passe. 

Deux jours après ma chute, l'Homme et moi apprenons que la Popote roulante cessera ses activités pendant un bout, le temps de faire des rénos pour réparer les dégâts causés par un incendie en septembre dernier. Ouf! Tout un choc ça aussi. Et un soulagement dans mon cas, dois-je l'avouer, car je voyais bien que j'étais hors jeu pour une bonne période après ma chute. Du jour au lendemain, on s'est donc retrouvés pas mal désoeuvrés. C'est qu'avec la Popote, on sortait deux avant-midis par semaine. Cela structurait notre emploi du temps ces jours-là. 

Alors, depuis, j'ai récupéré et j'ai réfléchi. J'ai aussi beaucoup ralenti. Je ne sais pas si c'est le froid de la saison, la période de récupération, ou juste la fatigue accumulée, mais j'ai commencé à aimer ça pas mal de ne plus avoir à me lever tôt pour sortir par toutes sortes de températures. Depuis que l'Homme est à la retraite, notre plaisir coupable a toujours été de savourer notre café, de lire nos journaux et de déjeuner tout l'avant-midi comme dit la soeur Psy en se moquant un peu de notre lenteur. Que voulez-vous, c'est un plaisir dont on ne peut profiter lorsqu'on travaille encore. Il en va tout autrement à la retraite. Des fois, je dis à l'Homme que je ne le trouve pas rapide. Il me répond invariablement qu'il a couru toute sa vie jusqu'à sa retraite et que c'est là son nouveau rythme : "N'essaie pas de me faire aller plus vite, c'est impossible". Cette phrase avait l'heur de m'irriter, maintenant je la comprends.

Quand j'ai pris ma retraire en 2011, je me suis lancée tête première dans le bénévolat. J'attendais ce moment depuis longtemps. Je me trouvais complètement inutile comme fonctionnaire. Moi, je ne voulais pas juste pousser du papier, je voulais changer les choses (le monde en fait, mais je me suis vite rendue compte que cette mission n'était pas à ma portée). Qu'importe. J'ai trouvé mon créneau. Pendant quelques années, j'ai bénévolé  jusqu'à cinq jours par semaine, de 8h à 16h. J'avais trouvé une autre job! Pas grave, j'adorais ça m'occuper du dépannage alimentaire à la Soupière de l'Amitié. J'ai tellement grandi, j'ai tellement appris. Je suis devenue une meilleure personne. Et j'ai gagné en confiance. Moi qui n'avais jamais voulu superviser des employés, voilà que je gérais une équipe de bénévoles. Et, contrairement aux initiatives régulièrement laissées lettre morte au gouvernement, j'ai appris qu'on pouvait présenter des projets et les voir se réaliser deux semaines plus tard! C'est ainsi qu'est né le Petit marché de la solidarité qui nous permettait de distribuer nos surplus une fois par semaine. Pourquoi s'arrêter là quand les gens nous font confiance? J'ai décidé ensuite d'organiser un Réveillon de la solidarité le 24 décembre. J'ai encore appris. J'ai trouvé des bénévoles, des commanditaires, des locaux, j'ai embrigadé ma famille, mes amis et tout le monde qui voulait bien nous prêter main-forte. À ce jour, le Réveillon se tient toujours grâce à l'engagement de personnes au grand coeur, la gang d'Itinérance Zéro pour ne pas la nommer!

Après la Soupière, je me suis tournée vers le CHSLD. J'ai participé à la tenue des déjeuners mensuels, des bingos hebdomadaires et d'autres activités ponctuelles. Évidemment que je me suis attachée aux personnes qui vivaient dans le milieu. J'ai encore grandi. J'ai beaucoup pleuré sur le sort de nos aînés. J'ai tenté dans la mesure du possible de leur apporter de la douceur et de l'amour dans cette fin de parcours qui est loin d'être rose.

Et j'ai eu le grand privilège de connaître aussi la belle gang d'Itinérance Zéro. Là j'ai cuisiné des muffins comme une vraie malade! J'ai trouvé des recettes pour utiliser les tonnes de bananes qu'on faisait congeler et les autres ingrédients qu'on recevait de Moisson Outaouais. J'ai rencontré dans cet organisme des personnes engagées, totalement respectueuses des gens aidés. Chaque semaine, 60 muffins sortaient de ma cuisine et étaient livrés par l'Homme (toujours enrôlé dans mes projets).

La pandémie est arrivée. Tout a fermé. Nous avons quitté notre région pour nous rendre à Québec. La première chose que j'ai dit à la soeur Psy en arrivant chez elle : "Faut que tu me trouves du bénévolat à faire. Je ne peux pas rester les bras croisés à la maison". C'est ainsi que nous sommes débarqués (l'Homme avec moi comme de bien entendu) au Patro Roc-Amadour. Encore une fois, un milieu avec des personnes généreuses, attentionnées et désireuses elles aussi de changer les choses. Me rendre dans les maisons pour livrer la Popote a été une autre occasion pour moi d'apprendre. Pas facile de se retrouver face à la solitude, à la maladie, à la misère, à la vieillesse. Encore une fois, j'ai laissé une partie de mon coeur et de mon âme dans des rencontres qui m'ont marquée à jamais. 

J'ai commencé à écrire ce blog sans trop savoir comme d'habitude où cela m'amènerait. Je vois bien que je suis en train de faire mes adieux à une partie de ma vie que j'ai adorée, littéralement. J'ai maintenant 70 ans. Je suis devenue mamie d'une adorable petite-fille. Et je suis aussi la fille d'un papa qui se trouve dans le très grand âge. J'ai envie de profiter de ces deux extrêmes. Pour cela, j'ai besoin d'avoir une liberté dans mon emploi du temps qui n'est pas possible lorsqu'on s'engage dans le bénévolat. Je tiens également à continuer mes marches, mes cours de yoga, mes ateliers de méditation. Je veux micro-jardiner sur ma terrasse quand le printemps va se montrer le bout du nez. Et, comme l'Homme, mon minet chéri, j'ai envie d'un rythme plus lent pour vivre pleinement la gratitude, savourer la douceur des jours qui passent.

Pas adieu, mais certainement au revoir!





dimanche 11 janvier 2026

Un peu, assez, trop?


Le monde ne va pas bien. C'est le moins que l'on puisse dire. Cela me rend malade d'anxiété. Il m'arrive maintenant d'écouter les nouvelles et de pleurer. Plus capable de voir des personnes souffrir. Je voudrais toutes les prendre dans mes bras et leur dire que je suis là et que je les aime. J'aimerais pouvoir les aider à avoir la vie meilleure dont elles rêvent toutes. Je souhaiterais les convaincre qu'il y a encore de l'espoir et de la compassion. Mais je doute. 

"Arrête d'écouter les nouvelles si ça te fait aussi mal". C'est ça qu'on dit aux gens comme moi. Car je fais partie de ces faibles qui se laissent émouvoir pour tout et pour rien. Vous savez, je n'écoute pas les nouvelles en boucle toute la journée mais je m'informe. Je veux pas seulement savoir, je veux comprendre. Oui, comprendre comment entre autres on peut arriver à se laisser toucher juste un peu. Savoir comment mesurer la dose exacte de notre empathie, celle qui permet de continuer à dormir sans s'inquiéter des humains qui dorment dans les ruines de la guerre ou sur les trottoirs de nos villes. Comment sentir juste un peu la détresse d'une maman qui voit son enfant mourir de faim dans ses bras ou le chagrin d'un papa qui enterre un membre de sa famille. 

Oui, comment arriver à être juste assez. Assez forte pour assister régulièrement au spectacle de personnes qui viennent s'enquérir de la possibilité de recevoir une aide alimentaire mais qui ne l'obtiennent pas toujours, qui se butent à des portes fermées, à des services qui débordent et à des intervenants épuisés d'avoir à dire non. Assez solide pour ne pas imaginer ce que ce doit être d'avoir le ventre vide et de rêver, comme une personne démunie me l'a déjà raconté, à la dernière pomme qui reste dans le frigo. Tu sais que si tu la manges, c'est fini. Y aura plus rien. Mais ton ventre crie famine. Il t'empêche de dormir. Alors tu te lèves et tu dévores le fruit défendu. Tu manges même les pépins. Et, après, ben, après tu pleures parce que tu sais qu'il ne reste rien à manger.

Même si je n'ai jamais connu une telle situation de dénuement, je me souviens de l'époque de vaches maigres que l'Homme et moi avons traversée au début de notre vie à deux. Jamais assez de sous pour faire toutes les rangées de l'épicerie. Fallait tout compter à la cenne près pour être en mesure de payer une fois arrivés à la caisse. Et je me souviens d'un soir où nous étions sortis pour marcher un peu. Nous nous sommes retrouvés devant la pâtisserie du quartier. Et là, nous avons eu le goût démesuré de savourer un dessert, nous avons eu une envie irrésistible de nous gâter un peu. C'était peut-être un jour ou deux avant la paye. Il nous restait 2 $. Le prix d'une pâtisserie (ça fait longtemps, cette histoire). On a discuté un peu sur le fait que ce n'était pas raisonnable de dépenser inutilement ce qui nous restait. On a choisi d'écouter le non bon sens et on a croqué la pâtisserie défendue. Après, nous aussi on a pleuré parce qu'on savait qu'il ne nous restait plus rien. Peut-être que c'est à cause de ça que je n'arrive pas à être juste assez

Faut-il vraiment avoir souffert pour comprendre la souffrance de l'autre? Je me pose la question. Les gens qui n'ont jamais manqué de rien seraient-ils donc incapables de constater la détresse des personnes démunies? Et les gens qui n'ont jamais vécu la guerre seraient-ils donc insensibles à l'horreur des bombes qui tuent? Est-ce que par peur de perdre ce que l'on a, il faut se blinder pour demeurer aveugle à la misère de ceux qui nous entourent? Je ne sais pas. J'essaie de comprendre ce qui pousse quelqu'un à en vouloir toujours plus, à ne jamais se satisfaire d'avoir juste ce qu'il faut.

Ce qui m'amène à une autre réflexion que j'entends de plus en plus souvent : on aide peut-être trop. Et, ce faisant, on ne rend pas service aux personnes aidées qui se fient ainsi aux miettes qu'on veut bien laisser tomber de nos tables pour ne rien faire pour s'en sortir. Oui, paraît qu'on peut aider trop. Est-ce qu'on peut aussi partager trop, être trop solidaire, se montrer trop compatissant et, tant qu'à faire, aimer trop?

Si vous voulez mon avis, on pourrait toutes et tous être un peu plus attentifs aux personnes qui nous entourent. On pourrait les considérer assez pour leur sourire, les aider au besoin, les écouter et se montrer solidaire. Enfin, on ne pourra jamais, jamais trop ouvrir notre coeur à nos soeurs et frères humains!