J'ai cherché. cherché, cherché. Je voulais semer des graines de joie. Cela semblait une mission impossible. Je trouvais seulement de pâles imitations. Un petit sourire esquissé en lisant un article de journal ou en appréciant une caricature particulièrement percutante. Un rire échappé de temps à autre après l'écoute d'une vieille blague de l'Homme (je les entends depuis 48 ans mais y en a encore qui me surprennent et me ravissent pour une xième fois). Un apaisement intérieur en déambulant sur mes trottoirs chéris et en appréciant la nature toujours belle et si résiliente. C'était pas tout à fait de la joie mais ça faisait quand même du bien. Ce qui compliquait ma tâche c'était ma difficulté de me souvenir exactement de la sensation que ça faisait la joie dans mon corps et dans mon coeur. Car, oui, j'avais déjà eu des semences de joie en ma possession, mieux encore, j'avais su récolter la plante. Mais ça faisait drôlement longtemps. Alors, j'avais tout oublié : où les trouver, comment les planter, les entretenir, les conserver et, plus important que tout, comment les accueillir pleinement.
Faut dire que les dernières années sont venues déverser des pluies diluviennes, des bourrasques énormes, des tornades hallucinantes sur mon coeur et mon âme. Travailler à réparer les dégâts, à garder le cap, à comprendre les erreurs, à ne pas me reprocher continuellement les échecs de ma culture jovialiste m'ont littéralement épuisée. Je me suis roulée en boule dans un coin comme une bête apeurée qui n'a plus de refuge. Je fonctionnais malgré tout. Mais, chaque matin, c'était la gale. Le serrement dans la poitrine, les questions existentielles, les maux physiques de toutes sortes m'envahissaient dès que j'ouvrais les yeux. Heureusement que mon Oscar chéri était là pour me calmer avec ses ronronnements compréhensifs.
J'avais pour ainsi dire abandonné la partie. Je me disais : "Ben, voilà, c'est ça qui t'attend pour les années qui te restent sur terre. Une mélancolie du temps passé. Les souvenirs qui reviennent mais qui font souffrir encore plus. Une lourdeur dans la tête." À vrai dire, j'avais pas vraiment abandonné car je me posais toujours des questions sur ce qu'est la joie. Je me rendais bien compte qu'elle ne signifiait pas de toujours être en train de danser dans le salon ou de sourire toute la journée pour tout et pour rien. Elle peut être explosive, la joie, c'est sûr, mais elle peut aussi se faire plus discrète. Et ça ne veut pas dire pour autant qu'on ne peut pas la sentir blottie au fond de nous. Comme j'aime chercher et que je ne lâche pas facilement le morceau, je gardais quand même un oeil sur les endroits où, possiblement, je pourrais trouver les fameuses graines de joie.
C'est finalement mon papa qui m'a offert les semences que je cherchais tant. Et là, je vous écris ça en pleurant, Mais je suis joyeuse, croyez-moi. Oui mon papa qui est mort en mai dernier. Mon papa qui, tout au long des années où j'ai été enfin proche de lui physiquement à Québec, m'a répété à quel point il aimait la vie. Il était reconnaissant de tout et il savait apprécier les plus petits plaisirs. De sa grande famille qu'il adorait jusqu'à ses clémentines et ses fraises dégustées le matin. Comment a-t-il traversé l'outre-tombe pour m'aider dans ma quête? Grâce à une photo prise de lui lors de son 93e anniversaire de naissance. La fête avait lieu dans son restaurant préféré et il était entouré de sa famille adorée. La photo le montre avec un sourire extraordinaire, les deux mains levées de chaque côté de son visage dans un signe de pur bonheur, devant son gâteau où étincelle un feu de bengale. Il y a deux semaines, j'ai finalement trouvé un cadre pour mettre cette photo que j'avais depuis quelque temps en ma possession grâce aux bons soins de la Soeur du milieu. Je l'ai installée sur mon bureau dans ma chambre.
Depuis, je n'arrive plus à ne pas sourire quand je la regarde. Même quand les brumes matinales prennent leur temps pour quitter, je passe devant sa photo et je réponds à son sourire car je me souviens à quel point il était heureux ce jour-là particulièrement parce qu'il avait mangé son smoked meat, toutes ses frites et bu son verre de bière en compagnie de ses deux gendres. Et là, c'était le temps du dessert. Il avait tellement le bec sucré en vieillissant. Il se faisait une joie de déguster son morceau de gâteau. Cette photo, c'est de la joie brute. En plus, elle est magique puisqu'elle est dorénavant imprimée pour toujours sur ma rétine. Je la vois souvent pendant la journée et, immanquablement, je souris.
Ainsi donc, grâce à mon papa qui aimait tant travailler sur son terrain, j'ai semé des graines de joie. J'ai même commencé à en récolter les fruits. Et, pour la première fois depuis trop longtemps, je me sens en voie de guérison. Je sais bien que le chemin ne sera pas toujours facile à parcourir, mais j'ai maintenant un outil de plus dans ma besace. Même toute petite, la flamme de la joie éclaire énormément. Ainsi, je compte bien garder ma lampe allumée.















