Six heures du matin. J'ai passé outre à un de mes engagements de retraitée envers mon moi-même et j'ai mis le réveil pour être certaine de pouvoir arriver à temps. Où vais-je ainsi à l'aube? Servir le petit déjeuner aux résidents du CHSLD situé près de chez moi. C'est un bénévolat que j'avais dû laisser tomber en raison de mes nombreuses activités à la Soupière mais la journée où je me suis finalement décidée à remettre pour de bon ma veste et ma carte d'identité, j'ai été repêchée in extremis par le coordonnateur des bénévoles. Bien sûr que je pouvais revenir. En autant que je puisse m'échapper vers 10 h pour me rendre à la Soupière pour le dîner, je reprends du service. Mes conditions ont évidemment été acceptées et cela fait déjà deux fois en trois semaines que je m'extirpe du lit aux aurores pour jouer à la serveuse automate.
Ce matin, c'est le petit déjeuner "cabane à sucre". Ça veut dire qu'en plus des oeufs, du bacon et des fèves au lard, il y a aussi du jambon et des crêpes avec du sirop d'érable. Tout cela est accompagné de la musique appropriée qui sort du système de son installé sur le piano, c'est-à-dire des tounes de la Bolduc et des bons vieux rigodons. Il est maintenant 7h. Mes compagnes et compagnons, plus matinaux que moi, ont déjà monté les tables et le chef s'active sur la plaque chauffante. Bientôt, nous allons commencer à aller chercher les résidents sur les étages. Un premier client se pointe. Il a conduit lui-même son fauteuil roulant jusqu'à nous. Pendant qu'il déguste son café, il prend plaisir à écouter les blagues de notre cuisinier qui en profite pour lui demander comment il veut ses oeufs. Les trois prochaines heures passent rapidement. À la fin, nous aurons servi quelque 40 déjeuners! Je trouve ça d'autant plus admirable que nos clients sont malheureusement limités dans leur capacité de bien exprimer ce qu'ils désirent manger. Le plus difficile pour moi, c'est de voir quelqu'un peiner à chercher ce que peut bien être une saucisse ou encore ce qu'il met dans son café. En même temps, cela donne souvent lieu à des répliques tout à fait cocasses comme cette déclaration lancée par une dame très digne, centenaire de surcroît ai-je appris par la suite, qui, après ma longue énumération du menu du jour, m'a tout simplement rétorqué : "Vous pouvez me servir ce que vous voulez puisque je n'habite pas ici." Voilà une belle façon de contourner les choix multiples d'un menu qui en vient à brouiller inutilement le cerveau. Je me suis plutôt contentée de retourner brouiller les oeufs.
À 10 h 30, après avoir déjeuné avec la gang, je me dirige vers la Soupière. C'est mon deuxième quart de travail bénévole qui débute. C'est une journée occupée. La salle est pleine. Ma tâche de vendeuse de billets se complique depuis le début du mois par la prise de statistiques destinées à dresser un portrait de notre clientèle. Je pose donc mes foutues questions sur le revenu, le type de logement et la situation de famille en essayant d'être la plus discrète possible. Comme ils sont patients tous ces gens qui se présentent pour venir prendre un repas, souvent le seul qu'ils mangeront au cours de la journée. Vous trouvez que j'exagère? Si vous saviez... Dans mon patelin, la misère côtoie continuellement le bien-être. Je parle de bien-être et non pas de richesse car notre quartier ne renferme pas vraiment de gens nantis. C'est la classe moyenne qui y est principalement représentée, cette catégorie de citoyens qui s'appauvrit de jour en jour grâce à la soi-disant bienveillance de nos dirigeants politiques et à l'indifférence justement de ceux qui accaparent la richesse.
Alors, en ce vendredi de mars annonciateur d'un printemps qui se fait attendre, je retourne chez moi après avoir aidé à nourrir près d'une centaine de personnes. Je marche sur le trottoir en me disant que, décidément, la vie est remplie de contrastes. La mienne en tout cas. Mes jambes me permettent de me déplacer partout dans les rues du quartier et elles me mènent où j'ai envie d'aller. Je viens de laisser combien de personnes dorénavant privées de cette liberté parce que confinées dans un fauteuil ou dans leur cerveau en cavale. Je Le remercie pour ma mobilité. En arrivant à la maison, je vais aller faire l'épicerie. Moi je vais choisir ce que j'ai envie de manger. Mieux encore, je vais acheter suffisamment d'aliments pour manger à ma faim. Je rends grâce d'avoir cette chance. Même chose pour ma maison où je me sens en sécurité, protégée du froid et des intempéries, où je peux dormir dans un bon lit, où je peux cuisiner à ma guise, où je peux faire mon lavage quand bon me semble. Oui, je suis infiniment reconnaissante de profiter de ces commodités que l'on tient trop souvent pour acquises.
Quand j'ouvre la porte, je suis accueillie par l'Homme qui s'enquiert de mon début de journée. Presque 38 ans de compagnonnage, c'est quelque chose d'important ça aussi. Avoir quelqu'un qui nous aime, qui s'inquiète de nous, qui nous gâte, qui nous encourage et qui partage sa vie avec nous, c'est un privilège inestimable, un trésor qu'il faut chérir. Comme la famille et les amis. Ne pas être seul. La lutte devient plus facile quand on s'unit. Tout redevient possible. Les contrastes même peuvent s'estomper.
samedi 14 mars 2015
samedi 14 février 2015
L'année de mes 60 ans : Et la tendresse, bordel!
Bon, ben, c'est déjà le milieu du deuxième mois versaire de l'année de mon sexagénat. Le temps passe vite quand même... comme si je ne le savais pas, moi qui obsède régulièrement sur la Faucheuse à venir.
Alors, c'est aujourd'hui le 14 février ou la fête de la Saint-Valentin. Je ne peux donc passer à côté du thème qui s'impose, soit l'amour. Quand on est en couple depuis 36 ans, qu'est-ce qu'on fait pour célébrer la journée des amoureux? Je ne sais pas pour les autres, mais je peux vous parler de l'Homme et de mon moi-même. Tout d'abord, nous avons eu une célébration pré-Saint-Valentin jeudi soir. Nous nous sommes gâtés en assistant à un concert de musique classique au Centre national des arts. Je voulais, pour les besoins du blog, prendre une photo amusante de nous, mais cela a été plus difficile que prévu. C'est que l'Homme et moi, nous n'étions pas plus photogéniques l'un que l'autre ce soir-là. Après moult essais infructueux, j'ai finalement décidé de photographier le couple assis en face de nous. Pourquoi? Parce que je les trouvais absolument mignons, lui avec son drôle de petit chapeau sur la tête et elle avec sa belle chevelure blanche. J'ai dit à l'Homme : "C'est comme ça que je nous imagine dans quelques années. Ils sont venus au concert habillés en tenue sportive, comme nous, et ils ont l'air d'avoir encore plein de choses à se raconter."
Comme l'Homme se plaît à le répéter, quand nous allons entendre l'orchestre, nous faisons baisser la moyenne d'âge. Y a pas beaucoup de personnes plus jeunes que nous qui s'intéressent à la musique classique. Des fois, je trouve ça décourageant ce défilé de marchettes, de cannes, de béquilles et de chaises roulantes. Mais, le plus souvent, je suis attendrie par le fait que des gens âgés, et parfois diminués physiquement, prennent le temps de s'habiller chic pour sortir de chez eux afin de profiter d'une belle soirée. J'aime voir ces couples s'aider l'un l'autre à gravir les marches ou à prendre place dans leur fauteuil. J'adore les observer dans le coin du comptoir-lunch en train de jaser avec des amis de leur âge tout en dégustant un petit verre de vin. Vous voyez, c'est entre autres ça vieillir en couple : partager des bonheurs simples en prenant soin l'un de l'autre.
Je voudrais bien vous laisser croire que la passion demeure comme au premier jour mais je suis certaine que vous ne me croiriez pas. Et vous auriez raison. Par contre, il y a un autre sentiment qui s'installe avec le temps qui passe et qui prend de plus en plus de place et j'ai nommé la tendresse. C'est tout chaud et tout rassurant ce cocon dans lequel on se retrouve un beau jour. Pourtant, c'est nous qui l'avons tissé, de toute évidence sans trop nous en rendre compte. Doucement, tranquillement, avec les bonheurs et les épreuves, il s'est construit, cet abri qui nous protège des tourmentes et qui nous réconforte dans la poursuite de l'aventure. Cet havre de paix et de bien-être qui nous isole du regard des autres parce qu'il est entièrement occupé par nos propres regards.
J'appréhende le jour, le plus lointain possible je l'espère, où l'un de nous va se retrouver sans l'autre. Sans ce reflet du temps qui a passé. Voici donc, pour toi, mon fidèle compagnon, mon message d'amour pour aujourd'hui. Je sais, nous avions dit que nous n'achetions pas de carte cette année, histoire de ne pas encourager inutilement la surconsommation. Mais un blog, c'est permis, non?
La Vie m'a donné la chance de connaître un homme de coeur. Un vrai. Pour moi, c'est l'Homme. Avec un grand H. Et il a été mis sur ma route pour mon plus grand bonheur. Les hauts et les bas, les petites ou grandes frictions, les difficultés de toutes sortes ne sont jamais venus à bout de notre engagement indéfectible l'un envers l'autre. Oui, on se chicane, oui, on n'est pas toujours du même avis, mais, mais, on finit par regretter nos écarts, on se parle pour mieux se comprendre, et on continue notre chemin en s'adaptant aux courbes du décor.
La Vie ne serait pas aussi belle sans toi. La Vie ne serait pas pareille sans toi. Allez, gros baisers à toi l'Homme!! xxxxx
Alors, c'est aujourd'hui le 14 février ou la fête de la Saint-Valentin. Je ne peux donc passer à côté du thème qui s'impose, soit l'amour. Quand on est en couple depuis 36 ans, qu'est-ce qu'on fait pour célébrer la journée des amoureux? Je ne sais pas pour les autres, mais je peux vous parler de l'Homme et de mon moi-même. Tout d'abord, nous avons eu une célébration pré-Saint-Valentin jeudi soir. Nous nous sommes gâtés en assistant à un concert de musique classique au Centre national des arts. Je voulais, pour les besoins du blog, prendre une photo amusante de nous, mais cela a été plus difficile que prévu. C'est que l'Homme et moi, nous n'étions pas plus photogéniques l'un que l'autre ce soir-là. Après moult essais infructueux, j'ai finalement décidé de photographier le couple assis en face de nous. Pourquoi? Parce que je les trouvais absolument mignons, lui avec son drôle de petit chapeau sur la tête et elle avec sa belle chevelure blanche. J'ai dit à l'Homme : "C'est comme ça que je nous imagine dans quelques années. Ils sont venus au concert habillés en tenue sportive, comme nous, et ils ont l'air d'avoir encore plein de choses à se raconter."
Comme l'Homme se plaît à le répéter, quand nous allons entendre l'orchestre, nous faisons baisser la moyenne d'âge. Y a pas beaucoup de personnes plus jeunes que nous qui s'intéressent à la musique classique. Des fois, je trouve ça décourageant ce défilé de marchettes, de cannes, de béquilles et de chaises roulantes. Mais, le plus souvent, je suis attendrie par le fait que des gens âgés, et parfois diminués physiquement, prennent le temps de s'habiller chic pour sortir de chez eux afin de profiter d'une belle soirée. J'aime voir ces couples s'aider l'un l'autre à gravir les marches ou à prendre place dans leur fauteuil. J'adore les observer dans le coin du comptoir-lunch en train de jaser avec des amis de leur âge tout en dégustant un petit verre de vin. Vous voyez, c'est entre autres ça vieillir en couple : partager des bonheurs simples en prenant soin l'un de l'autre.
Je voudrais bien vous laisser croire que la passion demeure comme au premier jour mais je suis certaine que vous ne me croiriez pas. Et vous auriez raison. Par contre, il y a un autre sentiment qui s'installe avec le temps qui passe et qui prend de plus en plus de place et j'ai nommé la tendresse. C'est tout chaud et tout rassurant ce cocon dans lequel on se retrouve un beau jour. Pourtant, c'est nous qui l'avons tissé, de toute évidence sans trop nous en rendre compte. Doucement, tranquillement, avec les bonheurs et les épreuves, il s'est construit, cet abri qui nous protège des tourmentes et qui nous réconforte dans la poursuite de l'aventure. Cet havre de paix et de bien-être qui nous isole du regard des autres parce qu'il est entièrement occupé par nos propres regards.
J'appréhende le jour, le plus lointain possible je l'espère, où l'un de nous va se retrouver sans l'autre. Sans ce reflet du temps qui a passé. Voici donc, pour toi, mon fidèle compagnon, mon message d'amour pour aujourd'hui. Je sais, nous avions dit que nous n'achetions pas de carte cette année, histoire de ne pas encourager inutilement la surconsommation. Mais un blog, c'est permis, non?
La Vie m'a donné la chance de connaître un homme de coeur. Un vrai. Pour moi, c'est l'Homme. Avec un grand H. Et il a été mis sur ma route pour mon plus grand bonheur. Les hauts et les bas, les petites ou grandes frictions, les difficultés de toutes sortes ne sont jamais venus à bout de notre engagement indéfectible l'un envers l'autre. Oui, on se chicane, oui, on n'est pas toujours du même avis, mais, mais, on finit par regretter nos écarts, on se parle pour mieux se comprendre, et on continue notre chemin en s'adaptant aux courbes du décor.
La Vie ne serait pas aussi belle sans toi. La Vie ne serait pas pareille sans toi. Allez, gros baisers à toi l'Homme!! xxxxx
mercredi 14 janvier 2015
L'année de mes 60 ans : La famille tout court
L'année 2015 marque pour moi le passage au sexagénariat. Je sais. Ça commence par "sexe" mais ce n'est pas aussi palpitant que cela semble en avoir l'air. Ça veut juste dire que je vais avoir 60 ans.
J'ai pensé un bref moment, en accord avec ma nature profonde et habituelle, que je devrais me morfondre toute l'année. Me languir de ma jeunesse qui fout le camp. Me plaindre de me voir transformée en "tamaloù". C'était plutôt déprimant comme programme. Heureusement, avant de l'adopter, j'ai eu un sursaut de sagesse, rendu sans doute possible à cause de mon âge qui avance, et je me suis dit que j'avais le choix de vivre comme une âme en peine ou encore d'embrasser la zénitude que j'essaie tellement d'atteindre. J'ai choisi l'option la plus différente pour moi. Alors, dans le cadre de cette nouvelle attitude, j'ai décidé de faire quelque chose d'amusant, d'intéressant, de passionnant, bref quelque chose de spécial, tous les treize du mois pendant l'année qui vient. Pourquoi aux environs du treizième jour? Tout simplement parce que mon anniversaire tombe le 13 septembre. Et j'ai pensé également relater mes expériences dans mon blog. Voilà donc posées les bases de ce message... et de ceux qui suivront.
Qu'ai-je fait hier pour commencer à souligner le début de mon sexagénariat? Je suis allée à l'aéroport récupérer la Fille partie depuis cinq mois. Elle avait quitté le sol québécois au mois d'août dernier pour étudier à l'Université de Hong Kong pendant la session d'automne, mais elle voulait également découvrir la ville où nous étions allés la chercher il y a déjà 25 ans. Un retour aux sources quoi. Son expédition s'est rapidement transformée en véritable épopée. Grâce à l'aide de plusieurs personnes, dont les médias chinois, elle a d'abord repris contact avec la famille d'accueil que nous avions rencontrée lors de notre séjour à Changsha. Par la suite, elle a découvert qu'elle avait été sous les soins d'une famille qui la considérait comme leur propre fille pendant près d'un an. Enfin, coup de théâtre, elle retrouve sa famille bio. Elle passe ainsi deux jours en compagnie de ses parents et rencontre aussi ses deux soeurs. Je vous passe sous silence les détails de ces retrouvailles car cela regarde uniquement la Fille. Par contre, je peux vous parler en long et en large du bouleversement émotionnel que j'ai ressenti pendant toute la durée de cette aventure.
Ce que j'ai trouvé le plus difficile à gérer, ce sont les sentiments contradictoires qui m'assaillaient constamment. J'étais tout le temps tiraillée entre mon désir de laisser à la Fille l'espace voulu pour vivre cette aventure extraordinaire et ma peur de la voir me délaisser et de perdre ma place dans son coeur. Pourtant, les démarches qu'elles entreprenaient, je les comprenais et je les souhaitais même. Ce casse-tête dont elle cherchait à réunir les morceaux, c'était l'histoire de sa vie qu'elle voulait reconstituer. Comment m'opposer à cette quête? En même temps, je ne voulais pas qu'elle souffre, ni qu'elle soit victime d'abus. Et la distance. J'étais drôlement loin pour l'accompagner. Mais c'était sans doute mieux ainsi. Pas besoin pour elle de vivre ces grandes émotions sous l'oeil parfois trop vigilant de la mère.
Maintenant, comment en suis-je venue à apaiser mon bouillonnement maternel intérieur? Je sais que certains peuvent trouver ça un peu ésotérique mais je crois que la méditation que je pratique quotidiennement depuis plus d'un mois m'a aidée à accepter et à accueillir. Je crois aussi que le fait pour la Fille et moi d'avoir été en mesure d'en parler franchement a permis de clarifier les choses. Ainsi, quand la Fille m'a dit un jour : "Tu sais, maman, je pense beaucoup à toi dans tout ça", j'ai immédiatement senti un baume sur mon coeur inquiet. Et, une autre fois, alors que je faisais remarquer à la Fille que l'on commençait à manquer de qualificatifs pour désigner toutes les personnes qui avaient pris le relais dans sa vie, soit la famille d'accueil, la famille adoptive de Chine, la famille bio, et que je lui demandais comment on devrait désigner notre famille, elle m'a simplement répondu : "la famille tout court". Elle a ajouté : "Quand je parle de ma famille, c'est vous, je n'ai pas besoin de préciser autre chose." Ça me va parfaitement, moi, d'être la mère tout court. Elle est revenue. Hier. Et je suis heureuse. Tout court.
J'ai pensé un bref moment, en accord avec ma nature profonde et habituelle, que je devrais me morfondre toute l'année. Me languir de ma jeunesse qui fout le camp. Me plaindre de me voir transformée en "tamaloù". C'était plutôt déprimant comme programme. Heureusement, avant de l'adopter, j'ai eu un sursaut de sagesse, rendu sans doute possible à cause de mon âge qui avance, et je me suis dit que j'avais le choix de vivre comme une âme en peine ou encore d'embrasser la zénitude que j'essaie tellement d'atteindre. J'ai choisi l'option la plus différente pour moi. Alors, dans le cadre de cette nouvelle attitude, j'ai décidé de faire quelque chose d'amusant, d'intéressant, de passionnant, bref quelque chose de spécial, tous les treize du mois pendant l'année qui vient. Pourquoi aux environs du treizième jour? Tout simplement parce que mon anniversaire tombe le 13 septembre. Et j'ai pensé également relater mes expériences dans mon blog. Voilà donc posées les bases de ce message... et de ceux qui suivront.
Qu'ai-je fait hier pour commencer à souligner le début de mon sexagénariat? Je suis allée à l'aéroport récupérer la Fille partie depuis cinq mois. Elle avait quitté le sol québécois au mois d'août dernier pour étudier à l'Université de Hong Kong pendant la session d'automne, mais elle voulait également découvrir la ville où nous étions allés la chercher il y a déjà 25 ans. Un retour aux sources quoi. Son expédition s'est rapidement transformée en véritable épopée. Grâce à l'aide de plusieurs personnes, dont les médias chinois, elle a d'abord repris contact avec la famille d'accueil que nous avions rencontrée lors de notre séjour à Changsha. Par la suite, elle a découvert qu'elle avait été sous les soins d'une famille qui la considérait comme leur propre fille pendant près d'un an. Enfin, coup de théâtre, elle retrouve sa famille bio. Elle passe ainsi deux jours en compagnie de ses parents et rencontre aussi ses deux soeurs. Je vous passe sous silence les détails de ces retrouvailles car cela regarde uniquement la Fille. Par contre, je peux vous parler en long et en large du bouleversement émotionnel que j'ai ressenti pendant toute la durée de cette aventure.
Ce que j'ai trouvé le plus difficile à gérer, ce sont les sentiments contradictoires qui m'assaillaient constamment. J'étais tout le temps tiraillée entre mon désir de laisser à la Fille l'espace voulu pour vivre cette aventure extraordinaire et ma peur de la voir me délaisser et de perdre ma place dans son coeur. Pourtant, les démarches qu'elles entreprenaient, je les comprenais et je les souhaitais même. Ce casse-tête dont elle cherchait à réunir les morceaux, c'était l'histoire de sa vie qu'elle voulait reconstituer. Comment m'opposer à cette quête? En même temps, je ne voulais pas qu'elle souffre, ni qu'elle soit victime d'abus. Et la distance. J'étais drôlement loin pour l'accompagner. Mais c'était sans doute mieux ainsi. Pas besoin pour elle de vivre ces grandes émotions sous l'oeil parfois trop vigilant de la mère.
Maintenant, comment en suis-je venue à apaiser mon bouillonnement maternel intérieur? Je sais que certains peuvent trouver ça un peu ésotérique mais je crois que la méditation que je pratique quotidiennement depuis plus d'un mois m'a aidée à accepter et à accueillir. Je crois aussi que le fait pour la Fille et moi d'avoir été en mesure d'en parler franchement a permis de clarifier les choses. Ainsi, quand la Fille m'a dit un jour : "Tu sais, maman, je pense beaucoup à toi dans tout ça", j'ai immédiatement senti un baume sur mon coeur inquiet. Et, une autre fois, alors que je faisais remarquer à la Fille que l'on commençait à manquer de qualificatifs pour désigner toutes les personnes qui avaient pris le relais dans sa vie, soit la famille d'accueil, la famille adoptive de Chine, la famille bio, et que je lui demandais comment on devrait désigner notre famille, elle m'a simplement répondu : "la famille tout court". Elle a ajouté : "Quand je parle de ma famille, c'est vous, je n'ai pas besoin de préciser autre chose." Ça me va parfaitement, moi, d'être la mère tout court. Elle est revenue. Hier. Et je suis heureuse. Tout court.
samedi 13 décembre 2014
Le jour N
Et puis? Je vous la pose la fameuse question, celle qui brûle les lèvres de ceux zé de celles qui aiment tellement parader dans leurs habits de lutin : Êtes-vous prêts pour Noël?
Je ne sais pas pour vous mais moi je ne suis jamais prête pour Noël. Encore cette semaine, je disais justement à l'Homme que j'aimerais m'endormir drette-là et me réveiller le 7 janvier. Beau dommage! C'est que c'est titanesque ce qu'on nous demande de faire en cette heureuse période des fêtes : cuisiner, magasiner, envelopper, décorer, et tout ça en un temps record sous les notes des quatre mêmes chansons de saison reprises chaque année ad nauseam dans un style soi-disant différent.
On pourrait croire que je n'aime pas Noël. Rien n'est plus faux et rien n'est plus vrai. Je déteste la commercialisation de la fête, cette obligation soudaine de donner des cadeaux à tout le monde. Pourquoi là, le 25 décembre? Pourquoi pas le 25 juillet? Et, en fait, pourquoi pas pantoute? Depuis que nous avons décidé de ne plus suivre la parade, j'aime beaucoup Noël. Juste à savoir que je n'ai pas à subir l'expédition vers le pôle commercial, je jubile. Je ne sais pas si ça me coûte vraiment moins cher parce que je donne autrement mais je sais par contre que ça me fait davantage plaisir. Beaucoup plus plaisir.
Si c'était à refaire, je crois que j'aurais habitué le Fils et à la Fille à ouvrir un seul cadeau à Noël, et ce, dès leur plus jeune âge. D'abord, je me cassais la tête tous les ans pour trouver quoi acheter. Et je m'en voulais toujours parce que je n'avais pas le budget nécessaire pour les gâter comme je l'aurais voulu ou, plutôt, comme les commerçants me faisaient croire que je devais le faire. Je comptais et recomptais le nombre de cadeaux pour m'assurer que chacun recevait des jouets d'à peu près égale valeur. Je ne savais plus où cacher les boîtes quand les enfants grandissaient. Je ne trouvais plus un moment pour emballer parce qu'ils se couchaient de plus en plus tard et que moi je me couchais de plus en plus tôt. Malgré toute notre bonne volonté, ça coûtait cher Noël et ça n'a pas pris de temps que l'Homme et moi avons décidé de passer notre tour. On se disait pour se consoler qu'on n'avait déjà tout et on était, sans le savoir et sans le réaliser pleinement, plus près de la vérité qu'on le pensait alors. Dans le temps, on essayait de se faire croire qu'on n'avait pas besoin de cadeaux pour accepter l'idée qu'on ne pouvait tout simplement pas s'en payer. Aujourd'hui, on sait qu'on n'a besoin de rien. De rien de matériel s'entend.
J'écoutais justement un reportage l'autre jour sur des personnes qui vivent Noël autrement. Et c'était beau et bon de les entendre raconter qu'ils posaient des gestes envers les autres plutôt que des boucles sur des boîtes. Ils donnaient d'eux-mêmes. Ils partageaient leur talent, leur disponibilité, leur créativité pour les mettre au service des autres. Non seulement ils faisaient plaisir mais ils en retiraient du même coup un sentiment d'accomplissement, de fierté et de satisfaction profonde. C'est vite développé un cadeau et souvent vite mis de côté. C'est plus long à savourer le plat spécial qu'on n'a pas cuisiné ou le service qu'on n'a pas sollicité mais qui nous a tellement aidé.
Un jour, la Fille m'a dit : "Maman, pourquoi tu te fais de la peine avec Noël? On est pas obligé d'avoir des cadeaux. On peut juste fêter ensemble." Alors, c'est quoi mes plus beaux souvenirs? Les beignes usinés en famille avec l'Homme à la cuisson, le Fils à la taille de la pâte, la Fille à la décoration et moi au rouleau. La Guignolée, avec l'Homme comme chauffeur, le Fils en Père Noël, la Fille avec les pieds gelés distribuant les cannes aux enfants et moi avec la boîte pour recueillir les denrées. Notre repas du 25, toujours le même depuis des années, de la fondue chinoise, avec l'Homme qui veut faire cuire trop d'aliments à la fois sur sa fourchette, le Fils qui ne veut pas embrasser sa soeur parce qu'il a échappé son champignon dans le bouillon (une autre tradition inspirée celle-là d'un album d'Astérix), la Fille qui prend la peine de placer artistiquement la viande dans les assiettes et moi qui mange trop de sauce à la moutarde. Les brunchs organisés à l'intention des personnes moins bien nanties de notre communauté par notre conseiller municipal de l'époque dans le sous-sol de l'église avec l'Homme à la cuisson des crêpes, le Fils à la distribution du jus, la Fille aux desserts et moi au beurrage des toasts. Le Réveillon de la solidarité de l'année dernière avec l'Homme à l'accordéon, le Fils à la prise des photos, la Fille au service du repas et moi qui pleure avec R., tellement heureux de recevoir un petit toutou, et H. qui me parle de ses enfants avec qui elle n'est pas.
Oui, tu avais raison ma Co. On peut juste fêter ensemble. Partager. S'aimer. Être reconnaissants. Et recréer ainsi le vrai sens de Noël.
Je ne sais pas pour vous mais moi je ne suis jamais prête pour Noël. Encore cette semaine, je disais justement à l'Homme que j'aimerais m'endormir drette-là et me réveiller le 7 janvier. Beau dommage! C'est que c'est titanesque ce qu'on nous demande de faire en cette heureuse période des fêtes : cuisiner, magasiner, envelopper, décorer, et tout ça en un temps record sous les notes des quatre mêmes chansons de saison reprises chaque année ad nauseam dans un style soi-disant différent.
On pourrait croire que je n'aime pas Noël. Rien n'est plus faux et rien n'est plus vrai. Je déteste la commercialisation de la fête, cette obligation soudaine de donner des cadeaux à tout le monde. Pourquoi là, le 25 décembre? Pourquoi pas le 25 juillet? Et, en fait, pourquoi pas pantoute? Depuis que nous avons décidé de ne plus suivre la parade, j'aime beaucoup Noël. Juste à savoir que je n'ai pas à subir l'expédition vers le pôle commercial, je jubile. Je ne sais pas si ça me coûte vraiment moins cher parce que je donne autrement mais je sais par contre que ça me fait davantage plaisir. Beaucoup plus plaisir.
Si c'était à refaire, je crois que j'aurais habitué le Fils et à la Fille à ouvrir un seul cadeau à Noël, et ce, dès leur plus jeune âge. D'abord, je me cassais la tête tous les ans pour trouver quoi acheter. Et je m'en voulais toujours parce que je n'avais pas le budget nécessaire pour les gâter comme je l'aurais voulu ou, plutôt, comme les commerçants me faisaient croire que je devais le faire. Je comptais et recomptais le nombre de cadeaux pour m'assurer que chacun recevait des jouets d'à peu près égale valeur. Je ne savais plus où cacher les boîtes quand les enfants grandissaient. Je ne trouvais plus un moment pour emballer parce qu'ils se couchaient de plus en plus tard et que moi je me couchais de plus en plus tôt. Malgré toute notre bonne volonté, ça coûtait cher Noël et ça n'a pas pris de temps que l'Homme et moi avons décidé de passer notre tour. On se disait pour se consoler qu'on n'avait déjà tout et on était, sans le savoir et sans le réaliser pleinement, plus près de la vérité qu'on le pensait alors. Dans le temps, on essayait de se faire croire qu'on n'avait pas besoin de cadeaux pour accepter l'idée qu'on ne pouvait tout simplement pas s'en payer. Aujourd'hui, on sait qu'on n'a besoin de rien. De rien de matériel s'entend.
J'écoutais justement un reportage l'autre jour sur des personnes qui vivent Noël autrement. Et c'était beau et bon de les entendre raconter qu'ils posaient des gestes envers les autres plutôt que des boucles sur des boîtes. Ils donnaient d'eux-mêmes. Ils partageaient leur talent, leur disponibilité, leur créativité pour les mettre au service des autres. Non seulement ils faisaient plaisir mais ils en retiraient du même coup un sentiment d'accomplissement, de fierté et de satisfaction profonde. C'est vite développé un cadeau et souvent vite mis de côté. C'est plus long à savourer le plat spécial qu'on n'a pas cuisiné ou le service qu'on n'a pas sollicité mais qui nous a tellement aidé.
Un jour, la Fille m'a dit : "Maman, pourquoi tu te fais de la peine avec Noël? On est pas obligé d'avoir des cadeaux. On peut juste fêter ensemble." Alors, c'est quoi mes plus beaux souvenirs? Les beignes usinés en famille avec l'Homme à la cuisson, le Fils à la taille de la pâte, la Fille à la décoration et moi au rouleau. La Guignolée, avec l'Homme comme chauffeur, le Fils en Père Noël, la Fille avec les pieds gelés distribuant les cannes aux enfants et moi avec la boîte pour recueillir les denrées. Notre repas du 25, toujours le même depuis des années, de la fondue chinoise, avec l'Homme qui veut faire cuire trop d'aliments à la fois sur sa fourchette, le Fils qui ne veut pas embrasser sa soeur parce qu'il a échappé son champignon dans le bouillon (une autre tradition inspirée celle-là d'un album d'Astérix), la Fille qui prend la peine de placer artistiquement la viande dans les assiettes et moi qui mange trop de sauce à la moutarde. Les brunchs organisés à l'intention des personnes moins bien nanties de notre communauté par notre conseiller municipal de l'époque dans le sous-sol de l'église avec l'Homme à la cuisson des crêpes, le Fils à la distribution du jus, la Fille aux desserts et moi au beurrage des toasts. Le Réveillon de la solidarité de l'année dernière avec l'Homme à l'accordéon, le Fils à la prise des photos, la Fille au service du repas et moi qui pleure avec R., tellement heureux de recevoir un petit toutou, et H. qui me parle de ses enfants avec qui elle n'est pas.
Oui, tu avais raison ma Co. On peut juste fêter ensemble. Partager. S'aimer. Être reconnaissants. Et recréer ainsi le vrai sens de Noël.
dimanche 30 novembre 2014
Anecdotes de vieux
C'est très insidieux. On se sent encore jeune mais on est devenu vieux. C'est rarement dans le coeur ou dans l'âme que ça paraît. Non, c'est plutôt dans le physique. Les petites douleurs qu'on ne connaissait pas. Cette lenteur à se lever le matin qui nous pousse à y aller mollo avant de se rendre aux toilettes. C'est sûr qu'il y a aussi les taches brunes qui apparaissent partout. Les rides? On essaie de ne pas trop les voir. Comme on essaie de nier que notre peau plisse plus qu'elle ne le faisait avant. Bref, sans trop s'en rendre compte, on avance en âge.
L'Homme et moi nous prenons ça en riant la plupart du temps. En fait, de plus en plus souvent puisque nous ne pouvons rien faire pour changer la réalité. Alors, aussi bien s'en moquer un peu. L'autre jour, alors qu'on revenait pour une deuxième fois chez l'optométriste pour faire ajuster mes lunettes neuves, on s'est présenté au comptoir en clamant : "Ben oui, c'est encore nous. On était tannés de se bercer et on a décidé de venir vous jaser ça un peu!" Sur le coup, j'ai trouvé ça drôle de faire rire la réceptionniste et la technicienne de laboratoire avec notre bonhomie de vieux débris. Par après, je me suis dit que c'était presque de la fiction que de constater que nous en étions rendus là déjà. Ouais. À faire des blagues sur notre statut de personnes en décrépitude. Heureusement pas encore trop avancée.
J'ai eu une réaction semblable lorsque j'ai commencé à suivre mes cours de yoga au Centre des aînés l'année dernière. Au début, je trouvais que c'était lent, que la prof prenait trop de temps pour lire sa théorie sur les chakras et que, décidément, proposer deux relaxations pendant une heure et demie de cours relevait du pur délire. J'avais l'impression que j'étais maintenant placée dans un centre de jour semblable à celui où ma belle-mère a vécu ses dernières années. Ne manquait que la chanteuse d'airs anciens de Fernand Gignac et le tableau était complet. Dois-je vous avouer qu'après une première session, j'étais conquise? Comme c'est bon de prendre son temps. Et quel bonheur de savourer la lenteur! Et puis, tant qu'à passer aux aveux, je vous confesse que je me suis rapidement aperçue que mes compagnons et compagnes de classe étaient très en forme et encore très flexibles merci... pour des personnes de leur âge.
Ce que j'observe aussi dans l'art de vieillir, c'est la différence des points de repère selon qu'on est jeune ou considéré comme un vieux fou. Ainsi, cette après-midi, l'Homme et moi nous rendons chez le disquaire pour acheter le dernier album d'Adamo qui chante Bécaud. La critique était dithyrambique dans Le Devoir. En entrant dans le magasin, je dis naïvement à l'Homme que le CD doit se trouver dans la section des nouveautés puisqu'il vient tout juste de sortir. Nous voyant pantois devant le présentoir, un commis-vendeur s'approche et demande si nous avons besoin d'aide. Nous l'informons que nous sommes à la recherche du plus récent album d'Adamo. Il nous regarde comme si nous venions de prononcer une infamie mais se dirige tout de même vers son ordi. Là, il commence à pitonner et se tourne finalement vers nous pour nous demander comment ça s'écrit "Adamo". Sidérés devant son ignorance mais compréhensifs à cause de son jeune âge, nous entreprenons d'épeler le nom du chanteur qui a bercé notre adolescence. C'est là qu'un autre commis-vendeur se pointe pour prêter main-forte à son collègue. Nous semblons approcher du but puisque ce dernier nous déclare : "Adamo, oui, me semble que ça me dit quelque chose." Voilà que nous avions de plus en plus l'impression d'être des hommes du Néenderthal avec notre demande. Pourtant, selon nos souvenirs de personnes pas encore atteintes d'Alzeihmer, Adamo a connu, et connaît toujours, une fructueuse carrière. En tout cas, nous arrivons au bout de nos peines. Celui qui a sans doute suivi un cours d'histoire de la musique se dirige vers les rayons où il trouve sans trop de problème, sous la lettre "A", le CD que nous cherchions. Inutile de vous dire qu'il s'agissait du seul et unique exemplaire en magasin. Mais c'est sans doute parce que tous les autres avaient déjà été vendus!
L'Homme et moi nous prenons ça en riant la plupart du temps. En fait, de plus en plus souvent puisque nous ne pouvons rien faire pour changer la réalité. Alors, aussi bien s'en moquer un peu. L'autre jour, alors qu'on revenait pour une deuxième fois chez l'optométriste pour faire ajuster mes lunettes neuves, on s'est présenté au comptoir en clamant : "Ben oui, c'est encore nous. On était tannés de se bercer et on a décidé de venir vous jaser ça un peu!" Sur le coup, j'ai trouvé ça drôle de faire rire la réceptionniste et la technicienne de laboratoire avec notre bonhomie de vieux débris. Par après, je me suis dit que c'était presque de la fiction que de constater que nous en étions rendus là déjà. Ouais. À faire des blagues sur notre statut de personnes en décrépitude. Heureusement pas encore trop avancée.
J'ai eu une réaction semblable lorsque j'ai commencé à suivre mes cours de yoga au Centre des aînés l'année dernière. Au début, je trouvais que c'était lent, que la prof prenait trop de temps pour lire sa théorie sur les chakras et que, décidément, proposer deux relaxations pendant une heure et demie de cours relevait du pur délire. J'avais l'impression que j'étais maintenant placée dans un centre de jour semblable à celui où ma belle-mère a vécu ses dernières années. Ne manquait que la chanteuse d'airs anciens de Fernand Gignac et le tableau était complet. Dois-je vous avouer qu'après une première session, j'étais conquise? Comme c'est bon de prendre son temps. Et quel bonheur de savourer la lenteur! Et puis, tant qu'à passer aux aveux, je vous confesse que je me suis rapidement aperçue que mes compagnons et compagnes de classe étaient très en forme et encore très flexibles merci... pour des personnes de leur âge.
Ce que j'observe aussi dans l'art de vieillir, c'est la différence des points de repère selon qu'on est jeune ou considéré comme un vieux fou. Ainsi, cette après-midi, l'Homme et moi nous rendons chez le disquaire pour acheter le dernier album d'Adamo qui chante Bécaud. La critique était dithyrambique dans Le Devoir. En entrant dans le magasin, je dis naïvement à l'Homme que le CD doit se trouver dans la section des nouveautés puisqu'il vient tout juste de sortir. Nous voyant pantois devant le présentoir, un commis-vendeur s'approche et demande si nous avons besoin d'aide. Nous l'informons que nous sommes à la recherche du plus récent album d'Adamo. Il nous regarde comme si nous venions de prononcer une infamie mais se dirige tout de même vers son ordi. Là, il commence à pitonner et se tourne finalement vers nous pour nous demander comment ça s'écrit "Adamo". Sidérés devant son ignorance mais compréhensifs à cause de son jeune âge, nous entreprenons d'épeler le nom du chanteur qui a bercé notre adolescence. C'est là qu'un autre commis-vendeur se pointe pour prêter main-forte à son collègue. Nous semblons approcher du but puisque ce dernier nous déclare : "Adamo, oui, me semble que ça me dit quelque chose." Voilà que nous avions de plus en plus l'impression d'être des hommes du Néenderthal avec notre demande. Pourtant, selon nos souvenirs de personnes pas encore atteintes d'Alzeihmer, Adamo a connu, et connaît toujours, une fructueuse carrière. En tout cas, nous arrivons au bout de nos peines. Celui qui a sans doute suivi un cours d'histoire de la musique se dirige vers les rayons où il trouve sans trop de problème, sous la lettre "A", le CD que nous cherchions. Inutile de vous dire qu'il s'agissait du seul et unique exemplaire en magasin. Mais c'est sans doute parce que tous les autres avaient déjà été vendus!
mercredi 29 octobre 2014
Se faire violence
Bon, ben, on en apprend à tout âge. Je viens d'avoir 59 ans et je commence seulement à réaliser que la première qualité d'une mère (je vais me limiter ici à mon sexe afin de ne pas indûment englober les pères), ce n'est pas son grand coeur, ni son éternelle disponibilité, encore moins son amour inconditionnel, non, absolument pas. Aussi nobles que soient ces qualités, ce ne sont pas celles qui aident une mère à s'acquitter de son rôle d'éleveuse de progéniture. Non. Ce qu'il faut à une mère, c'est une armure. Quelque chose qui l'empêche d'avoir peur, qui retient ses larmes, qui la protège. Et j'ai nommé la capacité de se faire violence.
Maintenant que je réalise qu'il faut absolument posséder ce bouclier pour survivre à la maternité, je sens les souvenirs remonter à ma conscience. Je me rappelle ce dimanche où je revenais de la messe avec le Fils. J'avais décidé de passer dans le parc de l'école afin de permettre à mon petit garçon de 5 ans de s'amuser dans les balançoires. À un moment donné, voilà que je le retrouve en haut d'une structure d'où il prétend pouvoir sauter sans aide. Je mesure rapidement la distance qui le sépare du sol. Je trouve que c'est quand même haut pour mon bout de chou. Comme je lui fais part de mon inquiétude, il me répond qu'il a déjà sauté de cet endroit en compagnie des amis de la garderie. À ce moment-là, je me fais violence. Je me dis que je dois lui faire confiance et surtout ne pas lui transmettre ma crainte. Alors je l'encourage. Il saute. Et il se mord la langue en atterrissant dans le sable. Rien de bien sérieux. Plus de peur et de sang que de mal. Plus de peine pour maman que pour fiston. Même avec le recul, je ne regrette pas ma décision. Parce que c'est important dans la vie de se sentir capable de se lancer dans le vide.
Me faire violence. Combien de fois je me suis retenue de ne pas décourager inutilement, de ne pas demander à ce que des règles soient suivies juste parce que moi je les avais suivies, de ne pas exiger l'obéissance aveugle ou le respect non mérité. Faut dire que j'avais tous les pourquoi de la Fille pour m'empêcher de sombrer dans la traditionnelle réponse : "Parce que je te le demande". J'étais aussi bien d'avoir de bonnes raisons pour exiger des choses qui lui semblaient futiles et un peu trop convenues. C'est comme ça que je me suis retrouvée sans argument valable pour lui interdire de partir cueillir des cerises dans la Vallée de l'Okanagan l'été de ses 18 ans. Elle a pris l'autobus pour s'y rendre. Elle a cogné aux portes des fermes pour se trouver du travail. Elle a campé dans les champs pendant deux mois et demi. Comme elle n'avait ni ordi, ni cellulaire et que les cabines téléphoniques se font plutôt rares en rase campagne, elle donnait des nouvelles à intervalles très irréguliers. Je me suis rongée les sangs tout l'été. Je l'ai imaginée se faisant violer, battre et tuer. J'ai dû lâcher prise car j'étais en train de devenir folle. Elle est finalement revenue avec toute une expérience de vie dans ses bagages. Je suis certaine que le voyage n'a pas toujours été facile et qu'elle ne m'a pas tout raconté. Et c'est bien comme ça.
Le Fils, lui, il ne perdait pas de temps avec les pourquoi. Avec sa force tranquille, il suivait simplement son chemin. Depuis le secondaire, il parlait de l'École de technologie supérieure à Montréal et de son désir d'étudier en informatique. C'est là qu'il est allé suivre sa formation pour devenir ingénieur. Je me suis encore faite violence. Que de larmes j'ai versées en parcourant mes trottoirs chéris en pensant au prochain départ du Fils pour la grande ville! Mais je ne pouvais pas l'empêcher de réaliser son rêve même si, après 7 ans, je m'ennuie toujours autant de sa présence dans la maison.
Me faire violence pour ne pas dire que je me trouve inutile. Me faire violence pour accepter que mes enfants peuvent être heureux sans moi. Me faire violence pour ne pas leur demander constamment des preuves qu'ils m'aiment encore.
Demain, la Fille va avoir 25 ans. Mais, pour elle qui se trouve actuellement à Hong Kong, c'était aujourd'hui. L'Homme et moi avons skypé avec elle tout à l'heure. Nous avions acheté son dessert préféré, une tartelette aux fruits, sur laquelle nous avions mis une bougie. L'Homme avait sorti son harmonica et avait pratiqué "Ma chère Coco c'est à ton tour de te laisser parler d'amour" avec moi qui chantais tout faux. Dès que l'ordi a indiqué qu'elle était en ligne, nous avons allumé la bougie et répondu à son appel en entamant notre chanson. Quand nous avons terminé, nous lui avons demandé de souffler la bougie en n'oubliant pas de faire un voeu. C'était beau. Je pense qu'elle était contente. Et nous avons eu un peu l'impression de pouvoir fêter avec elle.
J'ai été capable de ne pas pleurer devant elle. De ne pas lui dire à quel point j'aurais voulu l'embrasser et la serrer dans mes bras. De ne pas parler de l'ennui que j'ai d'elle. Parce que, comme mère, je dois me faire violence pour lui permettre de profiter pleinement de son aventure en Chine. Pour lui permettre de grandir encore un peu plus.
Maintenant que je réalise qu'il faut absolument posséder ce bouclier pour survivre à la maternité, je sens les souvenirs remonter à ma conscience. Je me rappelle ce dimanche où je revenais de la messe avec le Fils. J'avais décidé de passer dans le parc de l'école afin de permettre à mon petit garçon de 5 ans de s'amuser dans les balançoires. À un moment donné, voilà que je le retrouve en haut d'une structure d'où il prétend pouvoir sauter sans aide. Je mesure rapidement la distance qui le sépare du sol. Je trouve que c'est quand même haut pour mon bout de chou. Comme je lui fais part de mon inquiétude, il me répond qu'il a déjà sauté de cet endroit en compagnie des amis de la garderie. À ce moment-là, je me fais violence. Je me dis que je dois lui faire confiance et surtout ne pas lui transmettre ma crainte. Alors je l'encourage. Il saute. Et il se mord la langue en atterrissant dans le sable. Rien de bien sérieux. Plus de peur et de sang que de mal. Plus de peine pour maman que pour fiston. Même avec le recul, je ne regrette pas ma décision. Parce que c'est important dans la vie de se sentir capable de se lancer dans le vide.
Me faire violence. Combien de fois je me suis retenue de ne pas décourager inutilement, de ne pas demander à ce que des règles soient suivies juste parce que moi je les avais suivies, de ne pas exiger l'obéissance aveugle ou le respect non mérité. Faut dire que j'avais tous les pourquoi de la Fille pour m'empêcher de sombrer dans la traditionnelle réponse : "Parce que je te le demande". J'étais aussi bien d'avoir de bonnes raisons pour exiger des choses qui lui semblaient futiles et un peu trop convenues. C'est comme ça que je me suis retrouvée sans argument valable pour lui interdire de partir cueillir des cerises dans la Vallée de l'Okanagan l'été de ses 18 ans. Elle a pris l'autobus pour s'y rendre. Elle a cogné aux portes des fermes pour se trouver du travail. Elle a campé dans les champs pendant deux mois et demi. Comme elle n'avait ni ordi, ni cellulaire et que les cabines téléphoniques se font plutôt rares en rase campagne, elle donnait des nouvelles à intervalles très irréguliers. Je me suis rongée les sangs tout l'été. Je l'ai imaginée se faisant violer, battre et tuer. J'ai dû lâcher prise car j'étais en train de devenir folle. Elle est finalement revenue avec toute une expérience de vie dans ses bagages. Je suis certaine que le voyage n'a pas toujours été facile et qu'elle ne m'a pas tout raconté. Et c'est bien comme ça.
Le Fils, lui, il ne perdait pas de temps avec les pourquoi. Avec sa force tranquille, il suivait simplement son chemin. Depuis le secondaire, il parlait de l'École de technologie supérieure à Montréal et de son désir d'étudier en informatique. C'est là qu'il est allé suivre sa formation pour devenir ingénieur. Je me suis encore faite violence. Que de larmes j'ai versées en parcourant mes trottoirs chéris en pensant au prochain départ du Fils pour la grande ville! Mais je ne pouvais pas l'empêcher de réaliser son rêve même si, après 7 ans, je m'ennuie toujours autant de sa présence dans la maison.
Me faire violence pour ne pas dire que je me trouve inutile. Me faire violence pour accepter que mes enfants peuvent être heureux sans moi. Me faire violence pour ne pas leur demander constamment des preuves qu'ils m'aiment encore.
Demain, la Fille va avoir 25 ans. Mais, pour elle qui se trouve actuellement à Hong Kong, c'était aujourd'hui. L'Homme et moi avons skypé avec elle tout à l'heure. Nous avions acheté son dessert préféré, une tartelette aux fruits, sur laquelle nous avions mis une bougie. L'Homme avait sorti son harmonica et avait pratiqué "Ma chère Coco c'est à ton tour de te laisser parler d'amour" avec moi qui chantais tout faux. Dès que l'ordi a indiqué qu'elle était en ligne, nous avons allumé la bougie et répondu à son appel en entamant notre chanson. Quand nous avons terminé, nous lui avons demandé de souffler la bougie en n'oubliant pas de faire un voeu. C'était beau. Je pense qu'elle était contente. Et nous avons eu un peu l'impression de pouvoir fêter avec elle.
J'ai été capable de ne pas pleurer devant elle. De ne pas lui dire à quel point j'aurais voulu l'embrasser et la serrer dans mes bras. De ne pas parler de l'ennui que j'ai d'elle. Parce que, comme mère, je dois me faire violence pour lui permettre de profiter pleinement de son aventure en Chine. Pour lui permettre de grandir encore un peu plus.
samedi 18 octobre 2014
Des images et des maux
Comme j'ai les pensées qui s'agitent dans tous les sens ces temps-ci, j'ai décidé d'exprimer mes frustrations et mes émois à partir d'images prises au cours de cette période éprouvante de tumulte intérieur.
À tout félin, tout honneur!
Comme elle a l'air bien ma Mignonne, au chaud, dans mon lit, la bedaine exposée à tous vents. Elle ne sait pas toutefois, ou peut-être qu'elle ne le sait que trop justement, à quel point elle est chanceuse d'avoir été recueillie alors qu'elle avait été abandonnée bébé et qu'elle errait seule dans la nature. Les habitués de ce blog, s'il en reste encore quelques-uns, se rappelleront sûrement le récit de son sauvetage par bibi. Hélas, hélas, je continue régulièrement de rencontrer de pauvres chats errants et je n'en peux plus de tant de misère. Encore aujourd'hui, sur le sentier menant au Rapibus, j'ai croisé une féline bariolée genre chatte d'Espagne qui miaulait tristement. Ses pauvres flancs maigres m'ont tiré les larmes. Je devais poursuivre ma route car je rencontrais quelqu'un à Ottawa mais j'espérais secrètement la retrouver au retour. Ce qui n'a pas été le cas.
Je ne comprends toujours pas comment on peut maltraiter ainsi des animaux. Ce soir, en marchant avec l'Homme, je passe devant l'animalerie située près de chez nous. Ledit commerce opère sous une nouvelle administration mais pas avec de nouvelles façons de faire cependant. Dans deux cages beaucoup trop petites se trouvaient quatre jeunes chiots Labrador entassés au travers de leurs bols de nourriture renversés. En plus, les cages étant dans la vitrine, cela incite n'importe quel épais de passage (et il y en a malheureusement beaucoup trop) à cogner ou à faire du bruit pour s'amuser à réveiller ou à exciter les bêtes qui y sont exposées. J'ai peut-être le jugement tout faux mais il me semble que, si on est pas capable de prendre soin correctement d'un animal, on peut difficilement montrer de la compassion pour un être humain. Et des fois je me demande si tous ces animaux qui sont maltraités, abusés, rejetés, voire martyrisés ne sont tout simplement pas l'exact reflet de la dureté de la société actuelle qui se caractérise notamment par notre indifférence crasse envers les plus pauvres et plus démunis.
C'est comme si plus rien n'avait d'importance. C'est comme si on ne pouvait plus prendre aucune responsabilité. D'abord que notre petit moi est satisfait et contenté, tant pis pour le reste. Pourquoi est-ce que je dépenserais de l'argent en frais de vétérinaire pour un chat ou un chien dont je me débarrasserai à la première occasion venue dès qu'il cessera de répondre à mes caprices? Dans le même ordre d'idées, pourquoi est-ce que je ferais des efforts pour m'engager envers un conjoint auquel je cesserai de m'intéresser dès qu'il sera trop vieux, trop gros, trop plate ou trop malade? Et pourquoi est-ce que je voudrais réussir ma vie de parent pour un enfant que je délaisserai parce qu'il aura des difficultés à l'école, parce qu'il sera différent, parce qu'il me rappellera juste trop l'ex que je ne peux plus blairer? Tant qu'à faire, pourquoi est-ce que je m'indignerais de l'exploitation des sables bitumineux, des forages pour trouver du pétrole sale, de l'augmentation des gaz à effet de serre, des coupures du gouvernement dans des programmes qui viennent en aide aux plus vulnérables, des milliers de morts en Afrique, des Kurdes qui essaient de sauver leur territoire de l'État islamiste, oui, pourquoi est-ce que je m'occuperais de tout ça moi qui ai une bonne job, un toit sur la tête et de l'argent dans mes poches? Si je suis chanceux, la fin du monde va arriver après ma propre fin. Alors, tant pis pour les autres.
Et la voici, la fin.
Quand je fais trop d'anxiété, je vais me promener dans le cimetière. Jusqu'à tout dernièrement, je croyais que j'y allais parce que je trouvais que les morts étaient plus vivants que moi. C'était avant qu'un ami me fasse remarquer que c'était sans doute davantage parce qu'ils étaient plus calmes. Et c'est vrai. Contempler toutes ces pierres tombales bien alignées m'apaise le dedans. C'est qu'à force de s'insurger et de ramer à contre-courant, on vient qu'à s'épuiser. Je crois que c'est ce qui m'arrive à intervalles plus ou moins réguliers. J'ai beau me répéter que je ne peux pas tout changer, j'ai beau m'efforcer de me limiter à ce que je peux changer, je me retrouve invariablement embarquée dans une réalité plus vaste. Et c'est là que tout se met à bouillonner en-dedans. Faut que je reprenne le gouvernail avant la dérive complète.
En plus de me rebrancher sur la zénitude, ma dernière visite m'a aussi beaucoup réjouie puisque j'ai trouvé des tombes qui sortent des rangs. Si vous regardez la photo attentivement, vous constaterez que la pierre tombale est croche. Cela m'enchante totalement car cela me convainc que l'on peut continuer d'être rebelle même dans l'au-delà. Je ne connaîtrai peut-être jamais le repos éternel finalement!
À tout félin, tout honneur!
Comme elle a l'air bien ma Mignonne, au chaud, dans mon lit, la bedaine exposée à tous vents. Elle ne sait pas toutefois, ou peut-être qu'elle ne le sait que trop justement, à quel point elle est chanceuse d'avoir été recueillie alors qu'elle avait été abandonnée bébé et qu'elle errait seule dans la nature. Les habitués de ce blog, s'il en reste encore quelques-uns, se rappelleront sûrement le récit de son sauvetage par bibi. Hélas, hélas, je continue régulièrement de rencontrer de pauvres chats errants et je n'en peux plus de tant de misère. Encore aujourd'hui, sur le sentier menant au Rapibus, j'ai croisé une féline bariolée genre chatte d'Espagne qui miaulait tristement. Ses pauvres flancs maigres m'ont tiré les larmes. Je devais poursuivre ma route car je rencontrais quelqu'un à Ottawa mais j'espérais secrètement la retrouver au retour. Ce qui n'a pas été le cas.
Je ne comprends toujours pas comment on peut maltraiter ainsi des animaux. Ce soir, en marchant avec l'Homme, je passe devant l'animalerie située près de chez nous. Ledit commerce opère sous une nouvelle administration mais pas avec de nouvelles façons de faire cependant. Dans deux cages beaucoup trop petites se trouvaient quatre jeunes chiots Labrador entassés au travers de leurs bols de nourriture renversés. En plus, les cages étant dans la vitrine, cela incite n'importe quel épais de passage (et il y en a malheureusement beaucoup trop) à cogner ou à faire du bruit pour s'amuser à réveiller ou à exciter les bêtes qui y sont exposées. J'ai peut-être le jugement tout faux mais il me semble que, si on est pas capable de prendre soin correctement d'un animal, on peut difficilement montrer de la compassion pour un être humain. Et des fois je me demande si tous ces animaux qui sont maltraités, abusés, rejetés, voire martyrisés ne sont tout simplement pas l'exact reflet de la dureté de la société actuelle qui se caractérise notamment par notre indifférence crasse envers les plus pauvres et plus démunis.
C'est comme si plus rien n'avait d'importance. C'est comme si on ne pouvait plus prendre aucune responsabilité. D'abord que notre petit moi est satisfait et contenté, tant pis pour le reste. Pourquoi est-ce que je dépenserais de l'argent en frais de vétérinaire pour un chat ou un chien dont je me débarrasserai à la première occasion venue dès qu'il cessera de répondre à mes caprices? Dans le même ordre d'idées, pourquoi est-ce que je ferais des efforts pour m'engager envers un conjoint auquel je cesserai de m'intéresser dès qu'il sera trop vieux, trop gros, trop plate ou trop malade? Et pourquoi est-ce que je voudrais réussir ma vie de parent pour un enfant que je délaisserai parce qu'il aura des difficultés à l'école, parce qu'il sera différent, parce qu'il me rappellera juste trop l'ex que je ne peux plus blairer? Tant qu'à faire, pourquoi est-ce que je m'indignerais de l'exploitation des sables bitumineux, des forages pour trouver du pétrole sale, de l'augmentation des gaz à effet de serre, des coupures du gouvernement dans des programmes qui viennent en aide aux plus vulnérables, des milliers de morts en Afrique, des Kurdes qui essaient de sauver leur territoire de l'État islamiste, oui, pourquoi est-ce que je m'occuperais de tout ça moi qui ai une bonne job, un toit sur la tête et de l'argent dans mes poches? Si je suis chanceux, la fin du monde va arriver après ma propre fin. Alors, tant pis pour les autres.
Et la voici, la fin.
Quand je fais trop d'anxiété, je vais me promener dans le cimetière. Jusqu'à tout dernièrement, je croyais que j'y allais parce que je trouvais que les morts étaient plus vivants que moi. C'était avant qu'un ami me fasse remarquer que c'était sans doute davantage parce qu'ils étaient plus calmes. Et c'est vrai. Contempler toutes ces pierres tombales bien alignées m'apaise le dedans. C'est qu'à force de s'insurger et de ramer à contre-courant, on vient qu'à s'épuiser. Je crois que c'est ce qui m'arrive à intervalles plus ou moins réguliers. J'ai beau me répéter que je ne peux pas tout changer, j'ai beau m'efforcer de me limiter à ce que je peux changer, je me retrouve invariablement embarquée dans une réalité plus vaste. Et c'est là que tout se met à bouillonner en-dedans. Faut que je reprenne le gouvernail avant la dérive complète.
En plus de me rebrancher sur la zénitude, ma dernière visite m'a aussi beaucoup réjouie puisque j'ai trouvé des tombes qui sortent des rangs. Si vous regardez la photo attentivement, vous constaterez que la pierre tombale est croche. Cela m'enchante totalement car cela me convainc que l'on peut continuer d'être rebelle même dans l'au-delà. Je ne connaîtrai peut-être jamais le repos éternel finalement!
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