dimanche 5 février 2012

De la difficulté d'être cool

C'est sûr, il y a les hormones. Encore là que, dans mon cas, cela devrait plutôt m'avantager. Mais pas vraiment pour ce qui est de paraître cool. Tenez, cet après-midi, je parcourais mes trottoirs en profitant de la température clémente d'un hiver plutôt gentil. Je portais tout de même tuque et foulard. Sans oublier les pantalons de nylon. J'avais fait fi, toutefois, des combinaisons. Je trouvais que je vivais dangereusement, mais je m'assumais. En passant devant l'école, je vois venir au loin deux jeunes filles qui devisaient joyeusement. Lorsqu'elles sont arrivées à ma hauteur, quelle ne fut pas ma stupéfaction de constater que l'une d'elles, vêtue d'une jupe très, très courte, ne portait ni bas, ni collant. Plus étonnant encore, elle ne semblait pas du tout avoir froid. C'est comme si l'été était arrivé. Pendant un instant, j'y ai cru. Un peu plus et je me déshabillais sur place. C'est mon grand âge et mon bonheur, encore récent, d'être débarrassée de la toux et de l'écoulement des sinus qui m'en ont empêchée. Juste là, par ce commentaire, je viens de trahir mon état de décrépitude. C'est pas cool ça. Non, pas cool du tout.

Hier soir, le Fils, l'Homme et moi (on dirait le début de la chanson L'empereur, sa femme et le petit prince - encore une remarque de dinosaure - vraiment, je n'y échappe pas), bref, nous trois, sommes allés entendre un show de métal mettant en vedette, je vous le donne en mille, le Pusher! Pour les quelques rares lecteurs fidèles (je suis frustrée ces temps-ci par mon faible lectorat - mais ça, c'est une autre histoire), bref, pour vous trois, je souligne que nous nous trouvions au même endroit que la dernière fois, soit au chic Maverick de la rue Rideau.

Parce que nous savons comment nous comporter dans un show de métal pour passer parmi le monde, l'Homme, le Fils et moi avions revêtu nos chandails à l'effigie du groupe du Pusher. Nos voisins ontariens étant plus sévères pour ce qui est des gros mots, nous étions prévenus sur nos billets qu'il s'agissait d'un spectacle pour des personnes matures de 19 ans et plus. Ai-je besoin de préciser que l'Homme et moi, même en arborant notre air le plus cool au monde - vous savez cette mimique désabusée de ceux qui en ont vu d'autres - n'avons pas eu besoin de présenter nos cartes? Le Fils, oui. Et vlan, dans les flancs, les vieux croulants.

Nous nous faisons étamper la main et abandonnons nos manteaux au vestiaire. Fiers de notre tenue qui nous permet, croyons-nous, de passer inaperçus, l'Homme et moi nous dirigeons vers le Pusher pour le saluer. Nous essayons de rester cool en parlant de la pluie et du beau temps avec l'une des vedettes du show. Je ne suis pas certaine, toutefois, que d'embrasser la vedette en question sur les deux joues soit vraiment la façon cool de saluer un chanteur de métal. Je pense qu'il fallait plutôt frapper son poing fermé avec notre poing fermé et ensuite se taper dans les mains. Enfin, je ne sais plus. Tout ce que je sais, c'est que je suis la seule qui l'a ainsi embrassé. À part sa blonde, bien sûr. Mais ce n'était pas sur les joues.

Bon. J'envoie l'Homme au bar nous chercher des consommations. Il revient avec nos deux bouteilles d'eau et la bière du Fils. Je sais, je sais, l'eau, c'est pas cool non plus. Cessez de nous regarder et écoutez plutôt le groupe Shotgun Cure s'exécuter. Je vais en profiter pour mettre mes protecteurs d'oreilles. Et l'Homme aussi. J'en ai apporté pour le Fils, mais il refuse de les porter prétextant que la musique n'est pas si forte que ça. QUOI??? C'est ça. Il n'entend déjà plus rien. Ensuite, c'est au tour du groupe Fatality. Je les aime ceux-là. Ça fesse.

Pendant la pause au cours de laquelle le Pusher et les membres de son groupe se préparent, deux métalleux essaient d'attirer notre attention à l'Homme et moi. Tout d'abord, celui qui a des dreads lève sa bière et fait un high-five avec l'Homme. En même temps, l'autre s'approche de moi et me demande, dans la langue de Shakespeare, si nous sommes les parents d'un des musiciens qui se produisent ce soir. En voilà un commentaire blessant. Semblerait que nous n'avons pas l'air si cool que ça après tout. Je lui rétorque que j'adore la musique métal et que c'est pour cette raison que je suis là. Il déclare alors, tout en pointant mon chandail du doigt, que je suis certainement là pour Mortör. Et, sans doute parce qu'il m'a vue "saluer" le Pusher, il poursuit en me disant : "Je gage que c'est pour le chanteur que vous êtes venue." Alors là, dans un dernier effort pour préserver ma "coolitude", je lui lance : "Oui, c'est un ami."

Tiens toé, j'ai peut-être l'air d'une mère, mais j'ai des amis super cool!

vendredi 3 février 2012

En pleine face

Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé d'être le témoin auditif de phrases qui frappent. Vous savez ce genre de formules toutes courtes qui en disent long. Ça m'est arrivé à trois reprises cette semaine. Laissez-moi vous raconter.

Il y a eu tout d'abord un jeune homme que j'ai dépanné à la Soupière. Seulement 19 ans. Quand il est arrivé pour chercher ses sacs de provisions, il a répondu à mon "Ça va bien?" que j'essaie toujours de lancer du ton le plus jovial et empathique qui soit : "Faut croire que je dois m'habituer à la pauvreté." Comme je ne savais trop quoi répondre, j'ai entamé la conversation. J'ai ainsi appris qu'il se cherche activement du travail, mais qu'il ne se fait offrir que des emplois à temps très partiel. Il joue au plongeur trois soirs par semaine. Ce n'est pas assez pour se payer un loyer et de la nourriture. Il faut choisir : un toit sur la tête ou un couvert sur la table. Il a opté pour le logement. Je lui ai donné un coup de main pour la bouffe. Et parce que je ne voulais pas qu'il s'habitue à la pauvreté, j'ai commencé à remue-méninger avec lui pour penser à d'autres endroits où il pourrait aller porter son CV. Imaginez-vous que, de fil en aiguille, nous nous sommes trouvés une passion commune : la musique métal! Et nous voilà en train d'échanger sur nos goûts respectifs. Et me voilà avec un de ses écouteurs dans l'oreille en train de découvrir le groupe The Browning. Finalement, il a laissé une copie de son CV à la Soupière et il est parti rencontrer le Pusher que j'avais réussi à rejoindre entre-temps pour lui demander s'il n'y aurait pas une possibilité que mon protégé puisse travailler au même endroit que lui. S'habituer à la pauvreté? À dix-neuf ans? Over my dead body!

Aujourd'hui, j'ai essayé quelque chose de nouveau. Avec un autre public cible. Je suis allée servir un brunch dans un CHSLD, soit un centre d'hébergement et de soins de longue durée. Juste le terme utilisé pour qualifier la durée me fait frémir. M'enfin. Je trouvais que c'était une activité à essayer. J'avais juste oublié un très léger détail : les personnes âgées mangent à l'heure où le coq n'a même pas encore chanté. Je devais être à mon poste dès 6 h ce matin. Laissez-moi vous dire que je n'ai pas croisé âme qui vive lors de ma promenade matinale. Quand je suis arrivée près de la porte principale, j'ai vu au travers des grandes baies vitrées qu'il y avait déjà de l'action à l'intérieur. Encore une fois, j'ai fait la connaissance d'une équipe de bénévoles absolument formidable. C'est justement ça le cercle vicieux du travail non rémunéré : Les gens sont tellement gentils qu'on ne peut rien leur refuser et parce qu'on ne peut rien leur refuser, on se retrouve aspirer dans la spirale de l'aide humanitaire envers et contre tout. Commencez-vous à saisir que je me suis laissée pour une énième fois entraîner dans ladite spirale? En tout cas, pour le moment, je possède encore l'étiquette de "bénévole rebelle" puisque je n'ai pas rempli les formulaires officiels. Juste pour le plaisir de rester rebelle, il se peut fort bien que je ne remplisse rien. Je verrai.

Je reviens donc à mon brunch. Je devais accueillir les bénéficiaires, leur passer un genre de bavette autour du cou, prendre leur commande et les servir. Pas trop compliqué à vue d'oeil. Un peu plus ardu toutefois à accomplir quand il faut s'adresser à des gens qui ont la mémoire défaillante. Par exemple, à la question "Voulez-vous vos oeufs tournés ou miroirs?", j'ai reçu la réponse suivante : "Mais faites-les cuire". Oui, oui, ne vous inquiétez pas. Et à la question "Qu'est-ce que vous prenez dans votre café?", j'ai obtenu cette réponse fort logique : "Du café." Il y avait toutefois encore des zestes de lucidité dans la place. Ainsi, en réponse à ma remarque "Il faut que je vous mette un tablier", une résidente m'a déclaré tout de go : "Oui, pour cacher la misère." C'est sûr qu'il y en avait de la misère dans cette salle où étaient réunies des personnes en perte d'autonomie, presque toutes en fauteuil roulant ou en marchette, avec de sérieux problèmes d'arthrite et de mobilité qui faisaient en sorte que nous devions couper en petits morceaux le bacon, les oeufs, les pommes de terre et les rôties. Mais il y avait surtout des sourires radieux et des mercis chaleureux. Des gens heureux d'avoir un changement dans leur ordinaire, de pouvoir se sentir comme au resto en prenant le temps de savourer un bon café, avec du café dedans, bien évidemment!

Et je termine avec cette remarque naïve, suave et ô combien réconfortante d'une très jeune stagiaire de la Soupière qui, en apprenant que je ne travaillais plus, me lance : "Je croyais qu'il fallait être vieux pour être à la retraite." Comme je lui répondais que j'avais tout de même atteint l'âge vénérable de 56 ans, elle me déclare : "C'est impossible. J'étais certaine que tu avais seulement 35 ans!" Je t'aime tellement chère M.
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Notes félines : Ils sont vivants! La famille au complet. J'ai vu maman et ses deux chatons ce soir dans les plats de nourriture. Adorables. Il fallait que je vous le dise.

mardi 31 janvier 2012

Le mirage de l'idéal

Vous connaissez ma propension à courir les cliniques médicales. J'espionnais pas à pas depuis une semaine le développement d'une infection urinaire. Finalement, à 7 h dimanche, mes soupçons s'avèrent. J'urine le sang. Je ne fais donc ni une ni deux, et je me précipite pour obtenir le verdict d'un toubib.

La clinique ouvre ses portes à 9 h. J'y suis à 8 h 40. Je suis la dix-huitième patiente à s'inscrire. Je me désespère. Je ne m'imagine pas en train d'attendre des heures sur une chaise droite. Je retourne donc à la maison prendre une pause et reviens vers 11 h 45. Le docteur a déjà vu 28 patients! "Ça alors," que je me dis, "c'est un vite du stéthoscope celui-là!" Heureusement pour moi, la gentille secrétaire avait mis mon dossier en-dessous de la pile ce qui fait que je pouvais toujours obtenir l'avis médical recherché. Je constate d'ailleurs, après avoir obtenu cette information, la présence d'une affichette sur le comptoir de la réception qui indique que le quota de patients pouvant obtenir audience cette journée-là a été atteint et que la clinique reprendra ses activités seulement le lendemain matin. "Ouf," soupire-je, "je l'ai échappé belle," et je retourne attendre mon tour.

Pendant que je tourne les pages de mon journal, je vois entrer une jeune maman avec ses deux enfants. "Allez m'attendre là-bas," qu'elle leur demande en désignant la salle d'attente. Ils sont mignons. Un petit garçon et sa grande soeur. Ils s'installent non loin de moi et déballent les jouets qu'ils se sont apportés pour passer le temps. Inquiète à cause de l'affichette dont je vous parlais plus haut, je ne peux m'empêcher de jeter un oeil en direction de la maman qui, je le constate bien, tente vainement de plaider sa cause pour obtenir le droit de voir le médecin. Peine perdue. Elle revient bredouille vers ses enfants et, les larmes aux yeux, elle leur annonce qu'ils doivent quitter la clinique. "Pourquoi tu es triste maman?" demande d'abord le petit garçon. "Oui, maman, pourquoi tu pleures?" ajoute la grande soeur. La maman les prend contre elle pour les rassurer en leur affirmant que tout va bien aller, et elle se dirige vers la sortie. J'ai évidemment le coeur retourné. Je me dis que voilà ce qu'est devenu notre système de santé. Un endroit où il n'y a plus ni compassion, ni empathie. Bref, je suis restée outrée jusqu'à ce que j'embarque dans le soulier de l'autre.

Quand j'entre enfin dans le cabinet du médecin, je m'empresse de lui déclarer que je suis la dernière patiente de la journée, histoire de l'encourager. Il me regarde alors avec un pauvre sourire et me dit simplement : " Je crois que le ministre devrait m'envoyer une lettre de félicitations." "Vous avez raison. Vous avez eu une grosse journée," que je m'empresse d'ajouter pour le garder de mon bord même si je trouve qu'il y va un peu fort surtout quand je repense à la scène à laquelle je viens tout juste d'assister. "Effectivement," qu'il me répond, "c'était la septième en ligne!" Je comprends mieux maintenant son teint pâle et ses traits tirés. J'avoue aussi l'avoir côtoyé sous des jours plus joyeux. Sommes-nous en train de tous les perdre au combat? Voyez ci-dessous un extrait de la lettre ouverte envoyée aujourd'hui par le Dr Guillaume Langlois, médecin du village de Sainte-Gertrude, dans différents journaux :

Lorsque les gens de Sainte-Gertrude, apprenant que j'habitais dans leur village, sont venus me rencontrer pour me demander de travailler chez eux, je n'avais aucune idée de ce qui m'attendait.

On m'avait promis une équipe, forte, unie, prête à tout pour sauver sa communauté... On m'a promis la lune, un monde de rêves, un rempart contre le vent de folie de notre système de santé. Un vent qui souffle l'espoir des jeunes médecins comme une chandelle.

J'y ai entrevu des possibilités infinies... J'y ai surtout vu le moyen de me consacrer à ce que je sais faire de mieux : soigner, traiter, guérir, accompagner.

... Pendant trois ans et demi, j'ai été à la tête d'une clinique de plus de 3 000 patients. À bout de bras, j'ai supporté leurs joies, leurs peines. Avec eux, j'ai côtoyé la mort, la souffrance, le désespoir...

À 31 ans, j'ai l'impression d'avoir vécu plus que ma propre vie.

Malheureusement, pendant tout ce temps, je n'ai pu qu'entrevoir, au loin, le mirage de ma clinique idéale. La surcharge de travail qui devait être temporaire, une simple crise de courte durée, s'est prolongée, éternisée. L'équipe unie qui a oeuvré à m'attirer a éclaté. Les projets ont rapidement stagné, se sont figés. J'ai dû passer des milliers d'heures à gérer, négocier, rencontrer, convaincre, superviser, encourager, réconcilier... alors que mon seul désir était de soigner.

C'est donc l'âme et le coeur usé que j'écris ces mots... J'ai beau hurler, crier, il n'y a plus rien à espérer, les dés sont depuis trop longtemps jetés.


Soignants et soignés, il semble bien que nous soyons malheureusement tous embarqués dans le même bateau qui prend l'eau!

jeudi 26 janvier 2012

La tentation

"Tu n'as pas encore écrit ton livre?", m'a lancé la prêtresse vaudou en sortant ses aiguilles. "Non," que je lui ai répondu en m'étendant sur la table d'opérations, "mais je continue à publier des messages sur mon blog." "Je n'ai pas d'intérêt pour cette forme d'expression", me déclare-t-elle avec sa franchise habituelle. "C'est un livre que tu devrais écrire," m'affirme-t-elle péremptoirement en m'enfonçant une dernière aiguille en plein milieu du front.

Transformée en pelote à épingles pour la prochaine demi-heure, j'ai fermé les yeux pour chercher la zénitude. Au lieu de ça, je n'ai cessé de retourner dans ma tête les paroles échangées avec la médium des âmes. C'est que ce n'est pas la première fois que cette experte dans l'art de planter des objets contondants dans des corps consentants me passe cette remarque. Je ne sais pas pourquoi mais elle est persuadée que j'ai une histoire à raconter. Pire encore. Elle croit que j'ai quelque chose d'intéressant à dire. S'il n'y avait qu'elle. Le papa de l'Amie yogini a fait un peu le même commentaire en découvrant mon blog l'autre jour. Selon lui, il se lit comme un roman. C'est vrai. Avec les années, le blog est devenu un petit monde où gravitent des personnages et des animaux qui vont et viennent au gré de mes aventures et mésaventures. De là à en faire un livre, c'est un clic de clavier que je n'arrive pas à exécuter.

Par ailleurs, vous dire que je n'ai jamais songé à me lancer dans un projet d'écriture serait vous mentir effrontément. J'ai déjà établi notamment que ce ne serait pas une saga. Le millier de pages, très peu pour moi. J'ai toujours préféré les histoires courtes qui vont droit au but. Ainsi, je ne m'imagine pas assise dans une bibliothèque poussiéreuse en train d'effectuer des recherches exhaustives sur les blasons héraldiques ou tentant de construire un arbre généalogique aux ramifications parfois douteuses afin d'expliquer les relations tordues qu'entretiennent les membres d'une même famille.

En fait, je suis très peu attirée par l'idée d'écrire de la fiction. J'ai déjà essayé de penser à une histoire que je pourrais travailler pour en tirer un livre mais j'avais l'imagination bloquée en partant, comme si j'étais tout à fait incapable d'inventer quoi que ce soit. Si je décidais de suivre ce courant, c'est sûr que je partirais d'un fait vécu pour ensuite extrapoler. Ce pourrait être une possibilité. J'ai également songé à écrire des nouvelles. Mais je trouve qu'il faut être particulièrement doué pour ce genre littéraire. Faire entrer rapidement le lecteur dans un monde pour l'amener tout aussi rapidement à une chute, la plupart du temps inattendue, c'est tout un art.

Je reviens donc à mon blog. Et à l'observation du monde qui m'entoure. C'est ça qui m'intéresse. Tous les jours, la vie m'offre la chance inouïe d'être un témoin privilégié, de me situer aux premières loges de l'histoire la plus passionnante qui soit. Du fait le plus anodin à la leçon de vie, je suis constamment émerveillée ou attendrie. Si je cédais donc une bonne fois à la tentation, c'est là que je commencerais. Au début. Il était une fois la Terre des hommes et des femmes...

mardi 24 janvier 2012

Qu'est-ce qu'on mange?

Imaginons un instant que, tout comme les protagonistes de l'excellente série Naufragés des villes, vous vous retrouviez itinérant ou démuni sans autre ressource que votre chèque de BS. Il vous faudra bien à un moment donné trouver de la bouffe pour vous rendre à la fin du mois et mettre quelque chose de plus dans votre frigo qu'une petite ampoule qui s'allume et qui s'éteint quand vous ouvrez la porte. En fait, vous aimeriez probablement qu'elle reste éteinte la foutue ampoule étant donné qu'il n'y a rien à voir. C'est là que que vous pourriez décider de faire appel à un service de dépannage alimentaire.

Comme cela tombe bien. C'est justement aujourd'hui votre rendez-vous mensuel pour cueillir les deux sacs d'épicerie qui vous permettront de tenir le coup. Je ne peux pas me mettre à votre place. J'imagine cependant que j'aurais hâte de savoir ce que je vais manger dans les prochains jours. Mais j'erre peut-être complètement à côté de la "track" comme on dit. Si vous venez régulièrement, vous êtes sans doute immunisé contre les fausses joies. Et pour cause. Les denrées qui vous sont remises sont de moins en moins variées. Pas d'oeufs. Rarement de la viande. Pas souvent de légumes ou de fruits frais. Le contenu des sacs a suivi la courbe descendante de l'économie.

Alors, qu'avais-je à vous offrir cet après-midi? Les sempiternelles boîtes de conserve de tout acabit. Du lait et du pain congelés depuis quelque temps déjà pour préserver leur fraîcheur. Un petit paquet de viande hachée. Des nouilles et des grignotines. Des jus de fruits. De la vinaigrette avec, cette fois, de la salade et des tomates pour l'accompagner. C'est certain qu'il vous faudra manger la laitue Boston le plus tôt possible car elle est légèrement fanée la pauvre. Par contre, les tomates ne sont pas plus rouges qu'il ne faut. Si vous attendez leur mûrissement, vous devrez vous contenter de simples feuilles vertes dans votre bol. Le brocoli, qui nous a été livré sur de la glace, a mal supporté le transport. Sa tige est encore ferme. Sa tête, toutefois, à défaut de cheveux blancs, a pris une teinte jaunâtre qui ferait en sorte que moi je la plongerais dans un potage bien que je n'ose m'aventurer à en prédire le goût.

Pour le dessert, je vous conseille d'éplucher au plus vite les clémentines. Nous les avons triées pour vous offrir les meilleures. Malgré tout, nous avons dû constater que, tout comme leur compère le brocoli, elles n'avaient pas particulièrement apprécié le froid de l'entrepôt ou du camion. Cela leur a ramolli le caractère et crevassé l'épiderme. Je vous le dis, certaines n'étaient pas belles à voir.

Finalement, j'aurais peut-être dû vous donner une des bouteilles au contenu vert destinée à préparer un cocktail Martini aux pommes qui nous ont été livrées avec notre commande. Je cherche encore où cette chose figure dans le Guide alimentaire canadien.

«Sans l’indignation, on s’habitue à faire le bien à la place de la justice sociale.» L’abbé Pierre

dimanche 22 janvier 2012

Les bons débarras

Comment avons-nous passé l'après-midi l'Homme et moi? Non. Ce n'est pas ce que vous croyez. Je devrais peut-être davantage vous demander où nous étions. Non. Ce n'est pas ça non plus. Nous nous trouvions tout simplement dans la cave en train de de faire du ménage en prévision de la vente-débarras de la Soupière la fin de semaine prochaine.

Eh! oui, c'est le plus récent moyen déniché par cet organisme pour amasser des fonds. Trouvant l'occasion parfaite pour mettre de l'ordre dans le sous-sol, j'ai dit à l'Homme : "As-tu des plans pour la journée?" Malheureusement pour lui, il a répondu par la négative. Moi j'avais des plans. Je n'en pouvais plus notamment de voir deux des tables utilisées par le Fils dans ses belles années pour organiser des rassemblements LAN nous empêcher d'atteindre les étagères situées le long du mur. Nous nous sommes donc mis à l'ouvrage en écoutant les choix musicaux retenus par l'Homme pour nous encourager.

Premier CD : Harmonium. La cinquième saison me semblait toute indiquée pour faire le ménage dans de très vieilles affaires, dont des boîtes de livres datant de nos tendres enfances. Trente ans de poussières, d'insectes "papiervores" et de moisissures diverses et autres n'ont pas aidé à la préservation des Bob Morane, Nick Jordan, Vicki et Sylvie qui ont bercé notre adolescence. Nous les conservions pour nos petits-enfants. La belle affaire! Comme l'Homme le faisait justement remarquer à son frère en lui annonçant le dépôt de la cargaison dans le bac de recyclage : "De toute façon, il faudrait s'équiper d'un masque pour lire un de ces bouquins." L'humidité avait fait son oeuvre et, pour une fois, la nostalgie ne nous a pas empêchés de faire notre boulot.

Deuxième CD : Jean Leloup. Parfait pour s'attaquer aux bagages inutiles. Pour des gens qui n'ont pas voyagé tant que ça, du moins à l'extérieur du pays, nous possédions un nombre assez imposant de valises. L'une d'entre elles remontait même à mes années d'université. Elle n'était pas si mal conservée n'eut été des crocs de Mimi qui avaient grignoté la courroie. Elle est allée rejoindre Bob pour ses nouvelles aventures autour du monde!

Troisième CD : Damien Robitaille. Idéale la bonne humeur de ce chanteur que j'adore pour retourner, je l'espère pour la dernière fois, dans les boîtes ramenées du bureau. Trente-quatre années de loyaux services sont passées elles aussi au recyclage : lexiques et fiches du Bureau de la traduction datant des années 80, formulaires de demandes de congés remontant pratiquement aux débuts de ma carrière et évaluations de rendement dithyrambiques n'ayant pas évité ma lente descente dans l'enfer de l'oubli. Sentez-vous poindre ici comme une légère frustration? Vous êtes perspicace. Je vous lance donc ce message à vous tous qui prenez à coeur votre travail et qui parfois croyez à tort à votre indispensabilité : "Vous allez partir un jour et personne ne se souviendra même de votre nom après quelques mois." Vous ne me croyez pas? C'est l'Ami qui m'a rapporté la chose dans le cas d'une collègue à la retraite depuis peu. C'est comme si elle n'avait jamais existé. Même chose pour moi. Pourquoi, oui dites-moi pourquoi, j'aurais voulu au moins savoir que quelqu'un quelque part regrette ma plume? Je sais. Je dois me faire soigner. L'important, c'est la satisfaction que j'éprouve à avoir été professionnelle jusqu'à la fin. Le reste, c'est du vent. Ou de la vanité. Ou je ne sais trop quoi. Et puis, c'est assez. La page est tournée. Les papiers ont été jetés. Je passe à un autre CD.

Quatrième CD : Elton John. B-B-B-Bennie and the Jets, chantait Elton pendant que nous examinions, découragés, les innombrables et incalculables pièces informatiques qui se trouvent éparpillées un peu partout dans notre cave Apple à nous. Non seulement nous faut-il attendre le Fils pour effectuer un tri entre ce qui est encore au goût du jour et ce qui est périmé depuis la semaine dernière, mais nous devons aussi tenir compte de l'heure, oui je dis bien de l'heure, à laquelle l'Écocentre sera ouvert pour accueillir notre don! Encore une fois, vous pensez que j'exagère. Juste pour vous prouver que mon exaspération a une raison, je viens de visiter le site Web de la Ville pour y apprendre que l'Écocentre est... actuellement fermé. Oui. Oui. Il rouvrira ses portes le 5 avril prochain. C'est à prendre ou à attendre. Quoi faire d'autre lorsqu'on est écologiquement programmé?

Le ménage n'a qu'un temps. Et, dans mon cas, il est toujours assez court. Disons qu'après quatre CD, j'en avais assez. J'ai donc troqué le plumeau pour les espadrilles et je suis sortie vite dehors pour aller respirer un grand coup. J'en ai profité pour me débarrasser des regrets et des souvenirs qui me collaient encore à la peau même si je sais fort bien que tout ne peut pas être vendu ou recyclé.

samedi 21 janvier 2012

À l'abordage!

Je vous vois penser. Vous croyez que je vais ergoter sur le naufrage du Concordia. Pas vraiment. Je ne peux cependant m'empêcher de m'exclamer : "Où est le tonitruant capitaine Haddock quand on en a besoin? Mille milliards de mille sabords, ce n'est pas lui qui aurait eu la brillante idée de se rapprocher aussi dangereusement des côtes." Certes, le brave homme sombrait régulièrement dans la dive-bouteille. Par contre, digne de son ancêtre l'impeccable chevalier de Hadoque, il n'aurait jamais abandonné son navire. Et, à ce que je sache, il n'a jamais exécuté de manoeuvres douteuses lorsqu'il a pris le gouvernail pour conduire Tintin à bon port. En tout cas, pour moi qui n'aime déjà pas l'eau, cet accident n'a rien pour me rassurer. Je persiste et je signe donc, et continue de préférer, et de loin, le solide plancher des vaches.

D'ailleurs, chers amateurs de croisières qui s'amusent, savez-vous que chaque année on déplore la disparition de passagers embarqués un jour pour une croisière de rêve mais jamais redescendus du paquebot maléfique? C'est l'Ami qui me faisait part l'autre matin de cette aberrante réalité. Imaginez comme c'est facile de se débarrasser d'un corps en haute mer! Vous séduisez par exemple une jeune fille innocente mais riche et, plouf, un beau soir au clair de lune vous la passez par-dessus le bastingage. Ni vu, ni connu. Pas de cadavre, pas de crime. C'est la croisière fatale. Et que dire des procédures juridiques compliquées qui en découlent. Aucun gouvernement ne veut prendre la responsabilité de l'enquête. De toute façon, comment prouver dans quelles eaux a été commise l'horrible chose? On se renvoie la balle et on s'en lave les mains. Dois-je ajouter que, dans ce cas, l'eau destinée à purifier l'inaction ne manque pas!

Mais je m'éloigne de mon propos. Voilà que j'ai levé l'ancre sans m'en rendre compte. Je reste toutefois dans le domaine maritime pour vous apprendre que j'ai été victime d'une félonie virtuelle. Oui, mon compte de messagerie électronique a été piraté, ce qui a entraîné l'envoi en mon nom de courriels sibyllins à toutes les personnes figurant dans mon carnet d'adresses. Comme si ce n'était pas suffisant, les messages étaient dans la langue de Shakespeare! Bon, pour beaucoup de mes amis, cela a eu l'avantage de leur mettre la puce à l'oreille. La marcheuse urbaine serait-elle devenue une vire-capot? Ne craignez rien. Ma fibre nationaliste est demeurée intacte.

Je sais que cette attaque n'est pas de ma faute. Surtout que le Fils m'a appris que nous étions des centaines à avoir été victimes de cet affront. J'ai quand même éprouvé un embarras certain, voire une forme de honte, lorsque j'ai constaté l'ampleur des dégâts. Il s'agissait évidemment de messages publicitaires, entre autres sur le Viagra. L'Homme est d'ailleurs resté hébété quand il a pris connaissance de la missive que je lui faisais ainsi parvenir!

Seul point positif de ce fléau : des amis dont je n'avais pas eu de nouvelles depuis fort longtemps se sont manifestés. Je vais justement dîner avec l'un d'eux vendredi prochain. C'est le moment ou jamais de ressortir le vieux proverbe qui affirme qu'à quelque chose, malheur est bon, et de poursuivre le voyage virtuel sur des eaux, je l'espère, plus sécuritaires.
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Notes pédestres de vendredi : Je voulais écrire ce message hier soir mais, quand je suis revenue de la représentation du spectacle Le boss est mort, j'étais trop fatiguée pour même lire une ligne de mon roman policier dont je n'arrive pas à voir la fin. J'ai un crime en suspens. C'est horrible.

Alors, j'ai marché hier après-midi sous un soleil magnifique et un froid presque sibérien qui ressemblait étrangement à celui expérimenté avec la soeur Psy aux Marais du Nord. J'ai donc pensé à ma compagne marcheuse et aux bons moments que nous avions passés ensemble. Cette fois, j'avais les écouteurs. Je voulais me brancher sur RadioCan mais, en ouvrant mon mp3, c'est Trivium qui hurlait. Je n'ai pas résisté à l'appel du métal et j'ai parcouru plus rapidement mes trottoirs chéris. J'ai fait un seul arrêt pour me tourner vers le soleil et ouvrir tout grand mes bras, un geste que nous faisons souvent au yoga pour ouvrir notre cage thoracique et, je crois aussi, pour nous ouvrir au monde. L'Amie yogini a raison : le yoga, c'est pas juste des postures!