mardi 22 mars 2022

L'incroyable lourdeur de rester

Restes de Noël
Restes de banc de neige
Restes d'automne
Restes de couvent, de foi, de valeurs
Une heure et demie à marcher et à me répéter qu'est-ce qui reste au juste? On avait dit que la pandémie, cet horrible fléau, allait enfin tout changer. Quelle naïve je suis d'avoir même un bref instant cru que le monde allait changer! Non, le monde n'a pas changé et moi, pessimiste finie, je le trouve même encore plus cruel et individualiste. Nous étions pour devenir plus solidaires les uns des autres. Ah oui? Est-ce qu'il y aura demain, dans le budget "non électoraliste" qui sera déposé, des mesures entre autres qui permettront à toutes et tous de mieux vivre? Car une personne seule sur l'aide sociale doit encore se débrouiller avec 726 $ par mois pendant que le coût moyen d'un logement de trois pièces et demie est de 783 $ dans notre beau Québec. Pas grave. Qu'ils restent en chambres... et qu'ils tournent en rond en regardant les murs. Ce peut être tellement aliénant que des personnes dans cette situtation attendait en ligne le matin qu'on ouvre les portes de la soupe populaire pour laquelle j'ai bénévolé afin de voir du monde. L'été, on peut aller jouer dehors, mais l'hiver, avec le froid, on dure pas longtemps. Y aura-t-il de la place pour des logements à prix modique dans ce budget? Une augmentation du salaire minimum? Un financement adéquat des organismes communautaires? Encore aujourd'hui on annonçait la fermeture possible de La Barrate, organisme de Québec qui fournit des repas à des personnes âgées ou seules, à des personnes en situation d'itinérance, à des organismes oeuvrant en santé mentale et aux réfugiés d'un centre multiethnique. Elle permet aussi à des personnes de participer à un programme de réinsertion professionnelle. Mais ce sont des restes qu'on donne à ces organismes. "En temps normal, dans une société riche comme la nôtre, qui financerait son milieu communautaire sur le sens du monde, on n'aurait pas besoin de compter sur des fondations privées et des Centraide de ce monde", dénonce le directeur général.

Et que dire des restes d'humanité. Dans sa chronique de lundi dans Le Devoir, Jean-François Nadeau soulignait que, "de 1496 avant Jésus-Christ à 1861 de notre ère, à l'heure où les États-Unis s'entredéchirent dans une guerre civile, il y a eu 219 années d'une paix relative. Vu autrement, sur 
3358 ans, ce sont 3139 années qui ont été consacrées à guerroyer. Est-il besoin d'ajouter le triste 
XXe siècle dans la balance?". Alors, il n'y a pas de surprise dans la guerre en Ukraine. C'est la suite logique de la poursuite du pouvoir par un dictateur animé d'un désir morbide de dominer le monde, comme les méchants dans les James Bond. D'ailleurs, je me suis toujours demandée ce que l'on fait avec un monde qu'on domine mais qu'on a complètement détruit, un monde en ruines. Et que dire de ceux qui restent autour de toi, qui ont sans doute été torturés et emprisonnés. C'est sûr qu'ils te vouent un amour profond. J'imagine qu'en haut de notre tour d'ivoire, on se fout bien de l'amour, de l'amitié, de la solidarité, de la liberté (mot qui a malheureusement été tellement malmené et mal compris au cours des derniers mois).

Alors, il reste quoi? Pour moi, surtout la famille, les amis. On dirait que lorsque tout tombe autour de soi, lorsque tout semble se déglinguer, on a envie que notre noyau fondamental soit plus soudé que jamais. Mais non, même là, on se donne dorénavant trop souvent des restes. Et la pandémie avec ses peurs et ses confinements est venue transformer nos rapports familiaux. Plus de caresses, plus d'étreintes, plus de baisers quand on arrive miraculeusement à se voir. On garde ses distances, parfois même son masque. On a tant bien que mal tenté de remplacer les vrais contacts par des zooms aseptisés. Bon, tant qu'à pas se voir du tout, l'écran, c'est une image au moins. Une image de ce qu'on est mais surtout une image de ce qu'on était. Puisqu'on n'a plus de rencontres familiales (ou si peu), on a perdu la façon de faire "ensemble", la façon de se recevoir avec chaleur, avec plaisir, avec joie. Des fois, il fallait compter des bulles pour savoir qui avait le droit de venir en boire justement à la maison. On s'est éloigné... surtout les familles dispersées géographiquement. Pas mal plus difficile d'organiser une petite rencontre sur le patio ou dans un banc de neige quand on vit à des kilomètres de distance. C'est mon lot. Et j'en souffre tous les jours. Encore plus parce que je me sens comme un reste, un vestige du passé, un pauvre rappel du monde d'avant. Un appel téléphonique? Ce n'est plus au goût du jour. Dommage. Je me rappelle avec beaucoup de plaisir les conversations que j'avais avec ma maman deux ou trois fois par semaine. C'était ma façon de garder contact avec notre quotidien. Et dire qu'on payait les interurbains dans ce temps-là, et ça coûtait cher. Peu importe. J'étais toujours contente d'entendre sa voix. Mais ma vieille personne comprend que les signaux de fumée, c'est terminé. Alors, des textos? Je ne semble pas vraiment maîtriser cette technologie et ses exigences car je reçois peu de réponses. Je souffre car je ne sais plus comment faire pour retisser des liens étiolés. On dirait que j'ai tout perdu dans la pandémie. Et là, mon papa malade. Chaque petit moment deviendra encore plus important. Comment faire pour trouver de la légèreté à rester? Je ne sais pas. Je me sens juste épuisée et lourde comme une roche.

jeudi 17 mars 2022

L'envers du miroir

Ce n'est pas la première fois que je me laisse séduire par les flaques d'eau et que j'arrête mes pas pour contempler le monde autrement. Aujourd'hui, c'était un de ces temps d'arrêt où j'ai marché mais en étant constamment à l'affût des images renversées qui se présentaient à moi. Ainsi, pourquoi cet immense pin a-t-il retenu mon attention? Justement, voir ce géant être contenu dans un si petit trou m'a tout de suite frappée. Comme si toute la force du monde pouvait à la fois être emprisonnée mais sans rien perdre de sa puissance. J'étais aussi intriguée par le bout de l'arbre perdu dans une autre cavité, celle-là remplie de boue. On pourrait croire que l'arbre va être éventuellement aspirée par la vase mais moi je préfère croire que les débris vont plutôt lui servir de nourriture et le rendre plus fort. Peu importe... l'image vaut le temps suspendu.
Dans ce cas, j'ai été attirée d'abord par les arbres mais, en y regardant de plus près, j'ai été surprise par l'immense butte de neige que je pouvais aussi apercevoir à l'arrière-plan, une colline brune qui transformait l'image en véritable paysage lunaire. On dirait qu'avec l'arrivée du printemps, on réalise tout d'un coup à cause de la présence de ces buttes parfois plus hautes que les maisons, que l'hiver a été long... et rigoureux. Qu'il y a eu beaucoup de neige qui est tombée. Qu'il a fallu tant bien que mal lui trouver une place dans notre vie. Qu'on pouvait bien la pelleter et la souffler mais qu'on ne pouvait pas la faire disparaître. Il fallait attendre. Patienter jusqu'à ce que le temps fasse son temps, et qu'une nouvelle saison se dessine à l'horizon. Quand même étrange que je n'ai rien vu venir. Ni l'accumulation constante des flocons, ni la façon dont ils arrivaient à se frayer un chemin envers et contre tout. Et là, ce sera encore une fois le miracle de voir fondre ces mastodontes blancs et d'assister à leur ratatinement jusqu'à ce qu'ils ne soient plus qu'un amas de roches et de sable sur nos terrains ou dans le fond d'un stationnement de centre commercial. Ouais ce gros banc de neige ne sera plus que minuscule tache blanche dans peu de temps.
Une maison à l'envers! C'est beau. Ça se peut. Tout est possible. Faut juste croire et voir. Rien de plus à rajouter.
Oeuvres d'art. Images finement ciselée. Y avait aussi des gouttes d'eau qui tombaient pendant que je n'arrivais pas à me décider quel angle choisir pour immortaliser la beauté. Je suis encore et toujours en constante admiration devant la nature qui nous entoure. Devant sa simplicité à nous démontrer qu'il n'y a pas lieu de chercher au bout du monde pour trouver la paix, la joie de la découverte, l'apaisement de contempler, le plaisir d'écouter les multiples sons de sa voix, le charme de ses odeurs. Tous nos sens sont en éveil quand on est dehors, quand on respire, quand on profite de notre chance de pouvoir marcher sans entendre autre chose que des bruits purs et non menaçants. L'envers du miroir paisible de ma promenade printannière, c'est la guerre. Je pense à toi Ukraine.

dimanche 9 janvier 2022

En 2022, fleurir une place à moi!

 

Depuis quelques années, sur la suggestion de ma psy, je bricole des résolutions de Nouvel An. En fait, ce ne sont pas vraiment des résolutions réfléchies mûrement et longuement mais plutôt des idées qui émergent à la suite d'un exercice combinant la recherche d'images et de mots qui me parlent. Tout ça, évidemment, en me laissant guider uniquement par mon intuition. Le résultat est, ma foi, étonnant et très révélateur.

Voici donc le bricolage de l'année 2022. Je ne sais pas trop si mes qualités de photographe vous permettront de vraiment l'apprécier mais la suite de l'exercice nécessite maintenant que je réflexionne sur l'affiche ainsi créée. Et j'ai décidé cette année de réflexionner "public", c'est très tendance paraît-il.

Première observation : j'adore l'oiseau sur la branche. Je l'ai choisi pour illustrer le "regard neuf". Je ne sais pas si c'est réussi mais l'air un peu étonné du volatile sur sa branche posé me fait beaucoup sourire. En plus, il observe tellement fixement, trop peut-être. C'est peut-être ça mon problème. À trop regarder, on ne voit plus rien. Faut plutôt se garder prêt à être surpris par ce qui se passe sans avoir le "fixe". Car les changements se multiplient à une vitesse si effrénée  qu'on a peine à suivre. La pandémie qui s'étire nous donne bien de la matière à cet égard. Je dois dire que je commence à ressentir une petite fatigue et la nécessité de constamment s'adapter m'épuise. En même temps, force m'est d'admettre que lorsque je réussis à comprendre et à maîtriser une des trop nombreuses consignes sanitaires, souvent à la fois contradictoires et abracadabrantes du Dr Arruda et compagnie, je me dis que je suis pas mal résiliente et que je devrais aller m'acheter un billet de loto! Et puis, si un jour je n'arrive pas à renouveler ma façon de penser, j'aurai au moins comme l'oiseau éberlué le loisir de passer à une autre branche.

Ensuite, la petite fille qui jardine m'a tout de suite charmée. Elle me rappelle la nature que j'aime tant, et le jardinage bien sûr. J'ai décidé qu'elle cultiverait les mots que j'avais découpés car ils illustrent à merveille ce que je voudrais absolument récolter cette année : la santé, la vitalité (et à Québec, ma nouvelle ville d'adoption, c'est encore plus facile!), l'espoir au bout du chemin qui aura été long et ardu depuis les derniers mois, et, enfin, une longue vie, je l'espère de tout coeur.

Enfin, le mot "fleurir" est le premier que j'ai découpé. Pour moi, il est synonyme d'épanouissement, de renouveau, de changement, d'espérance, de beauté, d'émerveillement. Je me souhaite donc, en 2022, de fleurir une place à moi. Je devrai d'abord réussir à aménager ma petite terrasse pour la transformer en écrin de verdure et en oasis de paix. Tout un défi que je me sais toutefois capable de relever avec tout l'enthousiasme de la jardinière passionnée que je suis! Mais je veux aussi fleurir un coin de mon âme pour y trouver le calme et l'apaisement. Là j'entre dans un terrain moins connu mais que je tiens absolument à explorer. Je crois que, sans le savoir, je l'ai illustré avec le vide qui se trouve à droite de l'affiche.

En fait, c'est ce que j'ai trouvé le plus difficile à faire : résister à l'envie de découper autre chose pour combler le vide. Je me disais : "ben, voyons, me semble qu'il manque quelque chose". J'ai même repris quelques-uns des magazines déjà feuilletés pour tenter de trouver le ou les éléments manquants. Je ne trouvais rien qui me parlait ou qui me semblait nécessaire d'ajouter. J'ai ressenti un grand soulagement en me rendant compte que ce n'était pas obligatoire de tout remplir. Que je pouvais attendre. Que je pouvais aussi ne rien mettre et juste jouir du vide. Que je pouvais simplement profiter de ce qui était et apprécier au moment opportun ce qui sera. Comme se plaisait à le répéter un vieux curé de mon enfance du haut de sa chaire à la fin de chacun de ses sermons : "C'est la grâce que je vous souhaite de tout mon coeur mes biens chers frères (pas de iel à cette époque)". Et c'est assurément la grâce que je me souhaite. De tout mon coeur.


mercredi 13 octobre 2021

Des maux en hein?

Mignonne, privilégiée du système

Hier, 11 h 30. Mignonne avait rendez-vous chez le vétérinaire pour une prise de sang en raison de son problème de glande thyroïde. Dès que je mets le pied dans la salle d'attente, une technicienne vient à ma rencontre et s'empare de la cage de ma féline. Dix minutes plus tard, elle est de retour. Elle m'annonce que les résultats me seront communiqués par téléphone. Toujours hier, 18 h. Le combiné carillonne.  C'est la clinique vétérinaire qui m'informe que le médicament pris par Mignonne depuis quelques mois contrôle magnifiquement son problème de santé. La technicienne en profite pour me rappeler que Mignonne aura un autre suivi dans six mois, moment où elle aura également son examen annuel. Oui, oui, vous avez bien lu. Elle a droit à un examen annuel et pas à un examen périodique comme le système de santé pour humains le recommande maintenant. Et pour cause. Je ne sais pas comment ce serait possible de nous offrir autre chose avec les ressources dont nous disposons à l'heure actuelle. 

Alors, je vous le demande : Injustice ou Infamie?

Aujourd'hui, midi. J'entre dans un magasin dit "santé" et je constate que les deux jeunes hommes me précédant tardent vraiment à se masquer. Nous sommes maintenant dans le magasin, pratiquement dans la section fruits et légumes, quand ils se décident à dégainer. Ouais. Mais leur masque, ils le portent sous le nez. Ça c'est efficace. Ils doivent faire partie de ceux qui se disent en tellement bonne santé qu'ils n'ont pas besoin de se préoccuper outre-mesure de ce soi-disant virus. Parce que moi j'y crois au virus, surtout depuis que j'ai eu un test positif et des symptômes pas trop sévères mais quand même passablement désagréables, je cherche du regard un employé susceptible de remarquer ce manque aux consignes et de les avertir en conséquence. Peine perdue. La majorité des employés de ce magasin portent le masque sous le nez. J'ai même vu une caissière se frotter le nez avec sa main et reprendre son travail sans se "pureller" comme il se doit et sans remettre son masque correctement évidemment. J'ai envoyé un courriel au magasin parce que oui, j'étais outrée de ce laisser-aller.

Que penser donc : Insensibilité ou Intolérance?

Toujours aujourd'hui, en après-midi. Je marche dans le quartier comme je le fais régulièrement. Il fait tellement beau. Le vent est chaud. Les feuilles tourbillonnent autour de moi. C'est magique. Jusqu'à ce que je remarque, ce que j'ai déjà vu mais qui me frappe encore un peu plus au plexus, la "piste" de masques abandonnés le long des sentiers, sur les trottoirs, dans les pelouses, bref, partout. Non, mais, quelle société est celle dans laquelle nous vivons! Les masques jetables mettent jusqu'à 450 ans à se désagréger dans la nature. Et même si on fait partie de celles et de ceux qui s'en contrebalancent de la planète, on peut au moins s'entendre sur le fait que c'est absolument dégueulasse de jeter son masque par terre. Garde tes microbes pour toi, ok!! 

Je vous interpelle : Insouciance ou Indifférence?

Encore et toujours aujourd'hui, dans deux arrières cours près de chez vous. Je déambule sur mon sentier. Je respire l'air vivifiant. Je me gave des odeurs de l'automne et je savoure les rayons du soleil. Bref, je jouis de ma promenade en me disant que je suis bien chanceuse d'être à la retraite et d'avoir le temps de profiter de la vie, et d'être en santé, et d'avoir le chance de rester dans un environnement aussi magnifique. Tout d'un coup, ma quiétude est bousculée par un bruit que je n'arrive pas à identifier de suite. Et là je la vois. Une dame, de mon âge ou plus, armée d'un râteau, donne des coups sur les branches d'un érable de sa cour pour en faire tomber les feuilles. Et elle s'acharne ma foi. Paf! Paf! J'imagine son discours : "Tiens les feuilles, vous allez tomber mes maudites, c'est aujourd'hui que j'ai décidé que c'était le temps de vous ramasser". Je stoppe net. Je suis sidérée. C'est donc vrai que des personnes âgées, qui devraient prendre la vie comme elle vient et la laisser doucement s'écouler, ne sont pas toujours zen. C'est pourtant si beau le spectacle des feuilles qui virevoltent en se détachant de leur arbre-mère. Quand j'avais mon arbre, mon Vénérable, j'attendais que plein de feuilles jonchent le sol pour m'y vautrer. Ah! se coucher dans un tas de feuilles sentant l'humus à plein en contemplant le ciel, quel beau souvenir quand même.

Je poursuis ma route. Je suis maintenant dans une rue parallèle à mon sentier. Je passe devant une maison que j'ai déjà repérée parce que je trouve l'aménagement paysager absolument superbe, superbe en fait jusqu'à la perfection. Son proprio coupe aux ciseaux les brins d'herbe qui longent les plates-bandes. Aujourd'hui, lui aussi avait décidé de s'attaquer aux feuilles qui avaient osé se déposer sur sa pelouse. Et, pour ce faire, il avait choisi, je vous le donne en mille : l'aspirateur!! Ça semblait compliqué et fastidieux cependant cette méthode de nettoyage. 

Et puis, quel qualificatif pour ces deux rencontres : Incongruité ou Impatience?

15 octobre. C'est bientôt ça. Les visiteurs dans les CHSLD, en plus de porter le masque, devront montrer patte blanche et passeport vaccinal. Les employés, eux, ne seront même pas obligés d'être vaccinés. 

Je vous laisse avec ça : Incompréhension ou Incohérence



lundi 27 septembre 2021

Lettre à Madeleine


 Mon jardin adoré, mon Vénérable, mes espiègles

Chère Madeleine, chère Maison,

cela va bientôt faire un an que je t'ai quittée. Ma peine s'atténue... un peu. Quand je pense à toi, c'est sûr que c'est le jardin qui me revient en mémoire. Ce jardin où j'ai tant travaillé mais où j'ai aussi beaucoup appris. Oui j'ai appris l'humilité d'abord du néophyte qui veut créer un magnifique endroit mais qui ne s'y connait comme pas du tout. J'ai dû faire mes classes, accepter les échecs, vivre les pertes. Puis, tout doucement, "parce que la Nature est généreuse comme dit l'Homme", j'ai commencé à ressentir juste le plaisir de travailler la terre. J'ai accepté de me tromper et de recommencer le printemps suivant car ainsi va la sagesse du temps qui passe et des saisons qui reviennent. Pour avoir un autre bel été, il faut d'abord accepter de vivre le dépouillement de l'automne, puis la mort de l'hiver. Mais est-ce vraiment la mort? Le vrai jardinier sait fort bien que sous les amas de neige se cache la vie qui sera toute prête à pointer le bout de son nez quand le soleil reviendra.

Oui ma petite Maison, tu m'as donné un abri mais aussi un endroit de paradis où je pouvais régulièrement vivre l'émerveillement, la reconnaissance, le plaisir de me plonger dans la vérité vraie. Quand je prenais des cours de yoga et que la prof nous disait de nous transporter dans un endroit que nous aimions, immanquablement je me retrouvais au pied de mon Vénérable, plus grand que nature, avec ses racines qui plongeaient profondément dans le sol. Je me voyais étendue à son pied, nichée tout près de son tronc dont je pouvais presque sentir les aspérités. Et j'admirais. C'était beau partout où mon regard se posait. Les hostas et les sceaux de Salomon, les échinacées, les fougères, et tous ces trop nombreux pots que je ne finissais pas de remplir quand la belle saison arrivait. Que dire de mes jardinets, cadeaux que je réclamais à chaque fête des mères, et dans lesquels je cultivais tomates, poivrons et fines herbes! 

J'ai souvent été témoin de drames dans mon jardin. Je pleurais mais je trouvais la force d'en sortir grandie même l'année où j'ai perdu tous mes espiègles dans l'étang. J'y vivais surtout des miracles cependant.  Comme de recevoir de l'amie N. quatre nouveaux mousquetaires pour nager dans ma pièce d'eau. Je ne voulais plus voir de vie dans mon bassin mais, encore une fois, j'avais une leçon à apprendre : la vie est plus forte que tout. 

Chère Maison, je ne te cache pas que j'ai trouvé l'été qui vient de passer vraiment très difficile. En plus de vivre un nouveau déménagement, j'ai dû accepter que je ne sortirais pas mon chariot de jardinage cette année pour m'élancer dans les plates-bandes et vivre des heures de pur bonheur. Ce chariot, c'est le plus beau et le plus extraordinaire cadeau que j'ai reçu dans ma vie. Quand l'Homme me l'a offert, j'ai littéralement capoté! Je pouvais y mettre tous mes outils de jardinage, en plus des plantes, et grâce à ses roues motrices (j'exagère un peu ici), je roulais vers la félicité dès que je sortais du garage. Je sais, je sais que les regrets ne servent à rien et que les larmes qui coulent de mes joues en ce moment ne ramèneront pas ces instants d'extase, d'où l'importance de savourer pleinement le moment. Et je l'ai fait, je peux te l'assurer.

Sache, petite Maison, que je dispose quand même maintenant d'une terrasse où je peux encore exercer mes talents de jardinière. L'Homme m'a d'ailleurs dit aujourd'hui que nous prouverons que "ça peut être beau même si c'est petit". Et je peux toujours m'échiner sur le terrain de la soeur Psy si le coeur m'en dit.



La Maison toute prête à accueillir le temps des fêtes

Mais tu n'as pas été qu'un extraordinaire jardin, chère Madeleine (c'est le nom de la mère de l'Homme et le nom que nous t'avions donné), tu as aussi abrité notre vie de famille avec beaucoup de chaleur et de bienveillance. En-dedans aussi j'avais réussi à créer une ambiance agréable d'où se dégageait une belle énergie. Souvent des gens nous disaient, "on est bien chez vous". C'est vrai qu'on était bien. Tu n'étais pas une maison moderne mais tu avais fait tes preuves au fil des années. Malgré tes petits bobos de maison vieillissante, tu nous protégeais, nous accueillais, nous et tous ceux et toutes celles qui sont venus passer de bons moments avec nous. Quand les enfants ont quitté le nid, l'Homme et moi t'avons soudainement trouvé bien grande même si tu ne l'étais pas tant que ça. Bien vide surtout. Tu sais, c'est un peu pour ça qu'on est parti. On était de moins en moins capable de vivre seuls, loin de nos familles. Ce fut une décision déchirante. 

Tu sais, faire le ménage de 37 ans de vie, c'est tout un défi. Nous avons dû passer au travers tous les souvenirs, et jeter beaucoup de petits et grands objets que nous gardions par pure nostalgie. Ai-je besoin de t'avouer que la plupart de ces objets étaient reliés à des souvenirs avec le Fils et la Fille? Mais bon, un jour, faut accepter de donner le mini-bâton de hockey ou la pelle rouge en plastique, et jeter les affiches toujours accrochées au sous-sol de la silhouette de la Fille dessinée lors d'une activité au Musée ou de l'Expo-Sciences à laquelle participait le Fils. Ouais. Ça n'a pas été facile de faire nos bagages et de te quitter pour la dernière fois. Je n'oublierai jamais cette nuit où, couchée dans le lit du Fils (parce que nous avions donné le lit qui était dans notre chambre), entourée des trois minets qui sentaient bien que quelque chose se passait, je me suis sentie terrifiée devant l'inconnu. 

Quelle leçon de détachement! Je n'en suis pas encore remise. Et je pense toujours à toi avec beaucoup d'amour. Chère Madeleine, chère Maison, je te dis un immense merci pour tout. Sois assurée que tu ne seras jamais oubliée.

Nicole xxxx


Dernière photo de famille prise dans la Maison, novembre 2020



mercredi 22 septembre 2021

Seule la présence existe

 


Dans sa chronique de lundi dernier, Nathalie Plaat du journal Le Devoir nous invitait à "parler de nos pertes, des absences qui se sont invitées dans nos vies depuis le début de cette pandémie". Je me risque ici à vous parler de ce qui m'a fait mal et de ce qui m'attriste encore.

Pour moi, la plus grande perte reste l'absence de contacts sociaux. Si la soeur Psy ne nous avait pas invités à venir vivre chez elle et, par le fait même, à quitter Gatineau pour Québec, je ne sais pas comment l'Homme et moi aurions vécu ce long confinement qui n'en finissait plus de finir. Je l'ai déjà dit, nos enfants sont loin et, malgré le fait que nous avions fait de l'Outaouais notre chez nous depuis 1977, nous étions seuls la plupart du temps surtout depuis la retraite. Avec les années, nous avions quand même réussi à bâtir des relations très significatives dans notre milieu, relations qui nous avaient permis entre autres de bénévoler dans plusieurs sphères d'activités. Quand le couperet des interdictions s'est abattu, les bénévoles ont écopé de façon drastique. Finies notamment les belles rencontres au CHSLD avec des gens dévoués et remplis d'amour et fini le plaisir de donner un sourire, de jouer au bingo et d'avoir du bon temps avec les résidents. Nous étions devenus persona non grata. J'imagine le drame horrible vécu par toutes les personnes âgées dans ces résidences. Non seulement elles ont été décimées par la maladie, mais elles se sont retrouvées complètement isolées.

Très vite, l'Homme et moi nous sommes rendus compte que l'isolement nous attendait aussi au détour. Impossible d'aller au resto avec les amis, encore moins de les recevoir à la maison autour d'un bon repas. Parce qu'ils habitaient dans une autre région, les enfants étaient touchés par les nouvelles consignes sanitaires et faisaient face à des embûches de plus en plus nombreuses pour venir nous voir. Et nous n'étions qu'en juillet. Nous pensions avec effroi à l'hiver qui arrivait et à la situation qui ne s'améliorait pas du tout. Fin novembre, nous avons dit adieu à notre maison adorée, à mon jardin chéri, et sommes partis avec armes, bagages et minets! 

À Québec, nous étions au moins trois pour affronter l'épreuve. Cela ne nous empêchait pas de nous languir de nos familles et de nos relations. Après avoir espéré un petit, tout petit rassemblement à Noël, nous avons dû, comme bien d'autres, nous faire à l'idée que nous étions pour fêter en trio. Vous dire à quel point nous avions le moral bas est un terme bien faible pour décrire notre état d'esprit. Nous n'avions jamais vécu ce genre d'isolement auparavant puisque nous avions toujours eu la chance de célébrer le temps des fêtes avec la famille, les amis et tous ceux qui voulaient bien se joindre à notre table. Il nous en a fallu du courage pour nous rendre à la nouvelle année! Et, à travers ça, le maudit C qui s'est ajouté dans mon cas. Tout l'hiver, mes compagnons d'infortune et moi avons arpenté le quartier, même dans les durs froids de janvier. C'était tout ce qui nous restait pour changer d'air et ne pas totalement déprimer!

Pâques ne nous a pas épargnés davantage. Il a fallu attendre le printemps et les vaccins pour commencer à retrouver une vie à peu près normale. Normale? Vraiment? Je me rappelle les premières rencontres post-vaccin avec mon papa où nous osions à peine nous toucher. Pas question de se donner un bec ou de se faire une étreinte. Nous gardions nos masques par prudence. Nous évitions d'aller dans son condo. On se voyait dehors, dans le parc. Heureusement que le temps se réchauffait. Et que dire de la première visite de nos enfants vaccinés! On se regardait presque comme des chiens de faïence. Encore là, on ne voulait pas trop s'approcher. On ne savait pas, dans mon cas du moins, si on devait rire ou pleurer de se retrouver après tant de mois passés à zoomer une fois par semaine pour tenter de se faire croire que cela compensait l'absence. C'était mieux que rien ces rendez-vous virtuels, c'est tout ce que je peux dire. Mais des fois, c'était plus souffrant qu'autre chose. Se voir à l'écran, s'échanger des nouvelles, se dire la difficulté d'être éloignés, vraiment, quand je cliquais "Quitter" à la fin de cette heure qui avait passé beaucoup trop vite, je pleurais souvent à chaudes larmes pendant un long moment.

Pour moi, la vie d'avant n'est toujours pas revenue et je ne sais pas si elle reviendra un jour prochain. Oui on peut reprendre des activités (bénévolat, sorties culturelles, resto, repas en famille, déplacements entre régions) mais il reste toujours la peur d'attraper ou de donner la maladie, qu'on soit vacciné ou non. Les étreintes chaleureuses, les baisers échangés, les poignées de main solides, la possibilité d'être en famille ou entre amis autour d'une grande tablée où il n'y a pas de distanciation sont toutes des choses qui me manquent terriblement. D'ailleurs, je me rappelle fort bien avoir été bouleversée à plusieurs reprises en écoutant la télévision quand on y présentait des scènes devenues impensables avec l'arrivée des contraintes sanitaires. Juste voir des gens rire autour d'une table, tassés les uns contre les autres, en se passant des plats dans lesquels tous pigeaient allègrement devenait de la science-fiction, ou pire, l'expression de la fin du monde dans laquelle nous étions maintenant plongés.

Comprenez-moi bien. Il m'arrive de succomber à l'envie irrésistible de donner un bec sur la joue à un de mes enfants ou de faire une accolade bien sentie à mon papa, ou à un ami, mais il reste cette hésitation, cet interdit, ces fameuses consignes sanitaires qui planent toujours au-dessus des rapprochements humains. Reprendrons-nous cette habitude bien ancrée dans nos chaumières de s'accueillir en se serrant fort les uns contre les autres et en s'assénant des baisers bien sentis? Nos rapports se sont refroidis et aseptisés comme les masques que nous portons pour nous protéger du virus. À force de nous désinfecter les mains, nous en sommes venus à les dépouiller de leur vocation première : le toucher. Oui, le toucher pour réconforter, pour soigner, pour accompagner, pour apaiser, pour encourager, pour aimer. Toucher un écran, c'est manquer la présence.


 



lundi 20 septembre 2021

Trop



Je suis trop. Depuis toujours. Enfant, j'avais peur de la mort, surtout la nuit. Je voulais dormir avec une veilleuse. Je me faisais des scénarios dignes de films d'horreur. Les images défilaient dans ma tête. J'avais vraiment peur de m'éteindre là, frappée d'une crise cardiaque... à 7 ans. Trop. Que faire pour rassurer une petite fille qui n'est pas capable de se raisonner? Qui a une imagination tellement débordante qu'elle croit à un moment donné qu'une vilaine sorcière est venue empoisonner la dernière paparmane qui traînait sur le comptoir de la cuisine. Elle y croit fort, trop, et pendant plus d'une semaine, demeure persuadée qu'elle vit ses derniers jours avant de succomber aux affres du poison.


Anxieuse vous direz? Trop, encore une fois. La peur me paralyse souvent. Les risques, la nouveauté, très peu pour moi. Je dois me sentir en sécurité. Entourée de mes affaires. Imaginez ce que la pandémie est venue faire dans ma vie! Elle a plus souvent qu'à son tour exacerbé ma conviction d'attraper mon coup de mort. Évidemment, dans mon entourage rapproché, je suis la seule à avoir été atteinte du fameux virus. C'est sûr, celle qui nettoyait les poignées de porte aux dix secondes, qui rouspétait continuellement contre l'Homme qui oubliait de porter son masque (surtout au début de cette fin du monde), qui paniquait à l'idée de sortir de la maison, qui se baignait presque dans cet affreux désinfectant dont on s'inonde les mains sans arrêt, bref, la maniaque du trop, ben c'est elle qui a été obligée d'être dépistée, traquée, puis confinée.


Je suis trop dans tout. Vous voyez les photos ci-dessus? Selon l'Homme, trop de bibelots, trop de cadres. C'est moi qui époussette, mais c'est lui qui installe. Pas évident. Pourtant, des fois, je trouve ça bien ce côté excessif qui me permet d'apprécier au boutte la vie de tous les jours, les petits riens qui enchantent mon quotidien. Je peux m'arrêter pour contempler un ver de terre qui se tortille sur la terrasse après la pluie et prendre le temps de le déplacer doucement vers le gazon vert plus accueillant. Je peux stopper net ma marche pour écouter le vent dans les arbres, le rire des enfants dans la cour de l'école, pour sentir l'odeur des fleurs de trèfle ou écouter le son des grillons dans l'été qui s'achève. Je peux me sourire à moi-même en transplantant une de mes plantes d'intérieur ou en sortant du four une douzaine de mes fameux muffins. Je dois dire que mon sourire était encore plus grand dans le cas des muffins quand je pensais au plaisir des personnes qui allaient les déguster le mercredi soir grâce aux bénévoles d'Itinérance Zéro. 


Être trop comporte malheureusement son lot de lourdeur. Parce que je suis trop sensible, je capote de voir des animaux abandonnés ou maltraités. Au fil des années, et au grand dam de l'Homme, je n'ai cessé de recueillir des minets dans ma maison. Et je me révolte au max devant les inégalités sociales, la solitude des personnes âgées, l'indifférence de notre société envers les plus démunis. Dans ces moments-là, le coeur me serre fort, les larmes me montent aux yeux à cause de l'impuissance. Bénévoler un peu, donner des sous, être à l'écoute, ça ne me suffit pas. Mon âme de missionnaire du trop reprend le dessus et je suis prête à partir sauver le monde avec mes pauvres moyens. 


Le plus difficile, je crois, c'est le raz-de-marée que je cause parfois quand je suis trop. Je veux que l'Homme danse avec moi dans la cuisine parce que je suis juste heureuse d'entendre une chanson que j'aime à la radio. Tant pis s'il a les deux mains dans le bol de toilette pour réparer quelque chose qui coule. Je veux danser là, maintenant! Je veux aussi être près, près de mes enfants qui sont loin, loin. Alors j'envoie trop de textos, je demande peut-être trop de nouvelles, je veux entendre leur voix trop souvent et, surtout, toujours, toujours être sûre qu'ils m'aiment comme moi je les aime. Je sais que c'est trop. Ce n'est pas parce que les gens sont moins qu'ils ne peuvent pas quand même aimer à leur façon. Trop et moins, deux réalités pas faciles à concilier. Pour atténuer un peu le trop en moi, je suis vraiment maladroite. J'essaie de faire semblant que recevoir moins ne me dérange pas ou ne me fait pas mal. Je tente d'envoyer des messages qui me semblent moins exigeants, mais c'est encore trop. Alors, je ne sais pas vraiment quoi faire avec ce trop qui m'habite. Comment on fait pour être moins quand tout notre être vibre continuellement au plus haut diapason? Viser moins, je ne suis pas capable. Désolée.