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mercredi 26 janvier 2011

La vie (ou la mort) au bureau - L'invincible Vanessa

(Sixième épisode du feuilleton clérical le plus enlevant du Web. Pour rattraper les aventures précédentes de Vanessa, voir la colonne de gauche du blog.)

Consternation! Jeannot le clown venait d'être emmené par la police. Elle aurait bien dû sans douter. Il n'avait tout simplement pas l'étoffe pour éliminer Vanessa.

Lors de la rencontre au café du coin deux semaines auparavant, elle et le clown-tueur avaient convenu qu'il serait plus facile de faire disparaître Vanessa en exécutant le complot machiavélique directement au bureau. En effet, la béni-oui-oui était un véritable bourreau de travail exécutant principalement ses tâches pendant la nuit. Les complices en étaient venus à la conclusion qu'ils pourraient ainsi se débarasser en toute quiétude de l'empêcheuse de tourner en rond. Restait à trouver le mode d'emploi pour que la future victime soit exécutée sans bavure.

D'âpres discussions surgit tout de même un plan à exécuter. Il fut convenu qu'après avoir aidé Jeannot le clown à franchir les barrières de sécurité et à emprunter l'ascenseur, elle le conduirait à l'endroit du crime à perpétrer, c'est-à-dire la fameuse grosse poubelle verte située dans le corridor en face de la petite cuisine. C'est en effet là qu'elle avait décidé d'abandonner la dépouille de sa rivale. Cela ne l'inquiétait pas outre mesure de tenter une nouvelle fois de transformer Vanessa en déchet puisque Jeannot le clown serait là pour assurer la réussite de son projet qui lui permettrait enfin de retrouver son inaction, finalement bienheureuse, d'autrefois.

Le soir dit, elle laissa Jeannot le clown près de la poubelle et se dirigea vers son bureau où, bien évidemment, la poupée gonflable vaquait tranquillement à ses tâches cléricales. "Pas surprenant que le patron ne cesse de me gratifier de primes au rendement, cette marionnette remplie d'hélium ne connaît pas la fatigue", marmonna-t-elle en s'approchant doucement. "Allez ma vieille, c'est fini le zèle. Tu as outrepassé les consignes. Toi qui devais me faciliter la vie, tu es devenue une emmerdeuse de première classe. Pour te remercier de m'avoir donné plus de travail mais surtout d'avoir fait en sorte que je me suis tournée en ridicule au party de Noël, je t'ai concocté une surprise de mon cru. J'espère que tu aimes rire." Et elle roula jusqu'à son meurtrier la poupée assise sur sa chaise.

En voyant les gros totons de sa victime, Jeannot le clown poussa un couac approbateur dans sa trompette. "Wow! j'comprends que cette jolie demoiselle t'indispose. C'est sûr qu'elle ne passe pas inaperçue," s'exclama-t-il, un léger filet de bave dégoulinant le long de sa bouche exagérément accentuée par un rouge criard. "Bon, bon, reviens-en. T'as intérêt à reprendre ton sang-froid. Je te rappelle que si tu veux être payé, cette jolie demoiselle, comme tu dis, doit être mise à la rue. T'as donc intérêt à t'activer", lui rétorqua-t-elle en tournant les talons. Pendant qu'il exécuterait sa sale besogne, elle irait effacer toute trace compromettante dans le bureau.

Poussant un soupir de dépit, Jeannot le clown entreprit de soulever Vanessa afin de pouvoir mieux procéder à son démembrement. "Mais c'est que tu fais pas dans le poids plume", ahana-t-il en sortant un couteau de sa besace clownesque. Ce n'était pas évident de tenir cette grosse poupée d'une main et de tenter de lui découper un bras de l'autre. Ce qui devait arriver arriva donc. En voulant soulever Vanessa un peu plus haut pour se donner une meilleure prise, Jeannot le clown n'avait pas vu qu'il était à deux doigts du signal d'alarme. Mais Vanessa si. Sa main accrocha le levier et une sirène se déclencha automatiquement. Pris de panique, le tueur bouffon laissa tomber la poupée sur le plancher et se précipita vers l'escalier de secours.

Totalement sidérée par le bruit strident de la sirène, elle sortit précipitamment de son bureau pour aller voir ce qui se passait. Vanessa était étendue par terre, toujours en vie. Par ailleurs, elle eut le temps d'apercevoir Jeannot qui s'enfuyait les jambes à son cou. Prévoyant l'arrivée imminente des gardiens de sécurité, elle réussit à installer l'invincible Vanessa sur sa chaise et à la ramener à son bureau. C'est de sa fenêtre qu'elle assista ensuite à l'arrestation de son complice.

Aux forces de l'ordre qui l'interrogeaient, elle jura haut et fort qu'elle n'avait eu connaissance de rien car trop concentrée sur son travail. Les autorités conclurent que Jeannot le clown, surpris par la présence d'une employée sur l'étage, avait décidé de rebrousser chemin sans accomplir le méfait pour lequel il était entré par effraction dans l'immeuble. Et le signal d'alarme? Une anomalie? Une défectuosité? À ce jour, on se perd en conjectures. On a bien relevé des empreintes digitales sur le levier mais on a été incapable de retracer à qui elles appartenaient. Le mystère perdure.

dimanche 9 janvier 2011

La vie (ou la mort) au bureau - Jean qui rit, Jean qui pleure

(cinquième épisode du feuilleton clérical le plus populaire sur la Grande Toile - voir les épisodes précédents publiés les 6, 12 et 21 octobre, et le 11 novembre)

À cause de Vanessa et de la prime qu'elle avait reçue à son corps défendant en raison de la performance exceptionnelle de ce sosie censé lui rendre la vie plus facile mais qui ne faisait que lui apporter des ennuis, voilà qu'elle devait maintenant donner une fois par semaine des ateliers à ses collègues sur les pratiques exemplaires à suivre pour offrir un rendement optimal au travail! Horreur! Cauchemar! Mauvais sort! Elle détestait ça à un point tel qu'elle songeait nuit et jour à de nouveaux moyens de mettre fin une fois pour toutes à son association machiavélique avec la poupée gonflable aux gros totons et au sempiternel béni-oui-oui.

Même le succès remporté lors du party de Noël, où elle avait dû se présenter déguisée en Vanessa - barre oblique - Mère Noël et exécuter une danse poteau autour de la colonne centrale de la salle de conférence, n'était pas suffisant pour diminuer la haine viscérale qu'elle éprouvait maintenant envers sa complice d'autrefois. Au contraire! C'en était rendu qu'elle avait développé une terrible allergie au latex qui faisait en sorte qu'elle devait dorénavant porter des gants de coton pour déplacer l'objet honni du portemanteau le matin, à sa chaise le soir. Fallait que l'abcès soit crevé pour de bon.

Mais, mais, ce n'était pas aussi facile que cela en avait l'air de se débarrasser de la désormais rivale. Elle en avait fait la malencontreuse expérience dans un passé pas si lointain. Et tout ce qu'elle avait réussi à soutirer de ses sombres desseins de tueuse incapable de dégonfler le minable et détestable objet aux yeux de merlans frits, c'était d'avoir encore plus de boulot à accomplir. Ce n'est vraiment pas comme ça que les choses devaient se passer.

Elle avait bien songé à engager un professionnel pour réussir là où elle avait échoué. Les tarifs n'étaient pas donnés. Ainsi, elle avait un peu mal au coeur de penser qu'elle devrait investir tout le montant de sa prime au rendement pour éliminer Vanessa de sa vie cléricale. Dans l'espoir d'économiser quelques sous, elle avait donc donné rendez-vous au café du coin à un "entrepreneur" potentiel listé dans les pages jaunes sous la rubrique Clowns pour toutes occasions. Elle n'eut aucune difficulté à le repérer :


En apercevant l'hurluberlu, elle recula vivement d'un pas. Mais l'amuseur public attira aussitôt son attention avec un formidable "couac" de trompette. Elle n'avait plus le choix. Tous les yeux des clients ahuris étaient tournés vers elle. Le drolatique personnage lui faisait maintenant de grands signes de la main en agitant son chapeau melon en direction de la chaise vide à sa table. "Ayoye", pensa-t-elle en son for intérieur, "aurais-je atteint le fond du baril ou, pire encore, vins-je de passer de caraïbes en scylla?" "Salut, ma p'tite dame", lui tonna-t-il dans l'oreille. "Alors, comme ça vous voulez organiser une sauterie pour une amie très chère. Mais à quoi vous pensez au juste quand vous dites "Faut que ce soit sa fête!"?"
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Notes de la Marcheuse urbaine : Un gros, gros merci à l'Amie Yogini pour sa suggestion de faire appel à Vanessa dans ma détresse, et merci à l'Homme, au Fils, à la soeur Psy, à la soeur du Milieu, à la Nièce littéraire et à l'Ami pour être là.

jeudi 11 novembre 2010

La vie (ou la mort) au bureau - Le meurtre prémédité

(quatrième épisode du feuilleton clérical le plus populaire sur la Grande Toile - voir les épisodes précédents publiés les 6, 12 et 21 octobre)

Diantre qu'elle haïssait Vanessa! Celle qui devait l'aider à supporter l'ennui du quotidien au bureau, lui éviter les obligations cléricales insignifiantes, lui permettre de s'évader pour faire vraiment ce qui l'intéressait, bref, ce sosie gonflable de son soi-même était en train de devenir sa pire ennemie.

Son immobilisme, qui aurait dû la restreindre à un rôle de tâcheron, ne cessait de lui occasionner du travail en supplément. Non, mais, se serait-elle jamais portée volontaire pour organiser le party de Noël sans la collaboration tacite de cette insignifiante marionnette en latex? Et aurait-elle jamais imaginé gagner le concours du plus beau costume à l'Halloween? Juste l'idée de participer à cette activité censée favoriser l'esprit d'équipe lui donnait des haut-le-coeur. C'était encore une fois grâce, ou plutôt à cause de cette stupide Vanessa, qu'elle avait remporté ce prix ridicule. Mais parlons-en justement de ce fameux concours et de l'amoncellement de bonbons qui en constituait le premier prix! Ne voulant pas gaspiller et cédant au fameux dicton qui veut que l'oisiveté mène inévitablement à la gourmandise, elle avait pris plus de dix livres en deux semaines. Elle ne pouvait même plus entrer dans le costume de poupée gonflable qu'elle avait finalement réussi à dénicher et qu'elle devait, si vous vous en souvenez bien, porter à la fête de Noël.

Il fallait mettre un terme à cette aventure abracadabrante avant que cela atteigne un point de non retour. Aussi, depuis quelque temps, elle se creusait en vain les méninges pour trouver une façon de se débarrasser de la désormais trop encombrante Vanessa. Ce n'était pas une tâche si facile que ça pouvait sembler de prime abord. C'est que Vanessa lui ressemblait beaucoup, du moins par sa taille. Elle mesurait quand même un peu plus de cinq pieds. Elle faisait aussi dans le pas trop léger puisqu'elle pesait environ soixante livres. Enfin, elle prenait pas mal de place depuis qu'elle n'entrait plus dans sa boîte. Eh! oui, comme sa propriétaire avait perdu le truc-machin qui permettait de la dégonfler, elle avait dû élaborer un stratagème pour rendre Vanessa le moins visible possible. Elle l'accotait donc sur le porte-manteau en la camouflant sous ses vêtements le jour, et l'assoyait à son bureau le soir.

Dans son ardent désir d'éliminer la poupée non grata, elle avait tenté diverses manoeuvres pour arriver à ses fins. Elle avait notamment songé à simplement mettre Vanessa dans la poubelle qui se trouvait en face de la petite cuisine de l'étage. Un matin, très tôt, elle avait réussi à la soulever et à la traîner jusqu'au contenant qui lui servirait de cercueil. Après avoir ouvert l'immense couvercle, elle avait plongé la poupée tête première dans les déchets. Hélas! elle eut beau pousser, peser, écraser, tapocher, rien n'y fit. Vanessa avait toujours un morceau de son anatomie qui s'obstinait à empêcher le couvercle de fermer. De guerre lasse, elle ramena la victime dans son cubicule.

Une autre fois, elle pensa à jeter Vanessa dans le chantier de construction situé de l'autre côté de l'immeuble. Ce serait parfait puisque les ouvriers faisaient exploser des charges plusieurs fois par jour à différents endroits du terrain. Un soir très tard, elle sortit discrètement du bâtiment en compagnie de Vanessa qu'elle avait installée sur une chaise pour mieux la transporter à l'endroit de son dernier repos. Du haut du onzième étage, elle avait cependant mal évalué la hauteur de la clôture qui ceinturait le chantier. Impossible de seulement soulever la poupée et de la lancer de l'autre côté. Elle décida alors de grimper sur la chaise, de hisser péniblement Vanessa jusqu'à elle et de la faire passer par-dessus la barrière. Hélas! elle eut beau tirer, s'agripper, frapper, menacer, sacrer, rien n'y fit. Vanessa restait pliée en deux en haut des madriers et refusait de collaborer à son exécution. Elle n'eut pas le choix que de la ramener et de la laisser, comme à l'habitude, assise sur sa chaise en face de l'ordinateur.

Ce matin, elle avait trouvé. Elle avait apporté de la maison un long couteau à la lame acérée. "C'est le cas de le dire, ma vieille, aujourd'hui tu te fais trouer la peau", marmonnait-elle en sortant de l'ascenseur. "Eh! félicitations pour ta prime au rendement. C'est bien mérité.", lui claironna un collègue en l'apercevant. "Qu'est-ce que tu racontes? De quoi parles-tu?", l'interrogea-t-elle. "Ah! ben, c'est vrai, tu n'as évidemment pas encore vu le courriel envoyé par le patron. Il a décidé de récompenser celui d'entre nous qui a démontré le plus de professionnalisme et de dévouement dans son travail. C'est sûr qu'avec toutes les heures supplémentaires que tu as faites le soir au cours des dernières semaines, on n'avait aucune chance. En tout cas, d'après ce qu'il a écrit dans son message, le patron semble très impressionné par ta capacité de concentration. Il dit que tu passais des heures devant l'ordi sans même prendre le temps de te lever pour faire une pause. Coudonc, c'est presque pas humain ça!"

jeudi 21 octobre 2010

La vie (ou la mort) au bureau - Le costume

(troisième épisode du feuilleton clérical le plus enlevant de l'heure - les deux premiers épisodes ont été publiés les 6 et 12 octobre)

Depuis qu'elle avait été portée volontaire pour participer à l'organisation du party de Noël, par Vanessa interposée, elle se trouvait contrainte d'assister à toutes sortes de séances de remue-méninges destinées à trouver des idées amusantes pour animer la soirée. Elle détestait ça. Mais elle ne pouvait y échapper en envoyant son émissaire préférée. Trop risqué. Il fallait malheureusement dans ces rencontres ouvrir la bouche de temps à autre pour au moins faire entendre un semblant d'opinion. Et Vanessa ne savait qu'acquiescer à tout. Ceci expliquait d'ailleurs le bourbier dans lequel elle se trouvait dorénavant enfoncée jusqu'au fameux jour J où elle serait enfin délivrée de cette tâche d'animateur style GO (Gentille Organisatrice).

Le seul côté positif qu'elle voyait à cette situation était qu'elle se trouvait enfin occupée à quelque chose. C'était certes moins intéressant que lire le journal ou suivre les aventures charnelles de la Nana de Zola, mais ça avait au moins le mérite de faire passer une heure ou deux. Ce qui n'est pas rien. Et puis, elle devait quand même faire appel à son imagination et à sa créativité pour planifier une fête qui marquerait l'histoire du bureau par son originalité et, pourquoi pas, sa décadence.

Aujourd'hui, elle devait d'ailleurs présenter aux membres du comité organisateur des idées pour la décoration de la salle. Elle voulait à tout prix éviter les flaflas trop convenus : boules de Noël qui pendent du plafond au bout d'un fil métallique, guirlandes imitant la végétation verte de saison accrochées autour des colonnes ou des cadres de porte, arbres en plastique synthétique ornés de lumières multicolores en forme de bonshommes de neige ou encore boîtes vides enveloppées de papier de Noël pour ressembler à des cadeaux. Non, il fallait arriver avec un concept nouveau.

Pendant que ses neurones de fonctionnaire rarement sollicités tentaient d'ébaucher un quelconque projet, des bruits de voix et des éclats de rires en provenance des cubicules voisins viennent troubler sa laborieuse réflexion. "Mais qu'est-ce qui se passe donc?", s'écrie-t-elle dans son for intérieur. "Me semble que le tintamarre est inhabituel dans ces couloirs de la mort.", ajoute-t-elle à sa première observation. N'y tenant plus, d'autant qu'elle commençait drôlement à angoisser devant le tarissement de la source de ses idées révolutionnaires, elle sort de son antre et se retrouve face à face avec une sorcière dont le visage à verrue lui rappelle vaguement quelqu'un. "Voyons, t'as-tu oublié de te déguiser?", l'interroge brutalement la hideuse créature qui a charge habituellement de toutes les festivités destinées à égayer la vie de bureau au cours d'une année civile et qui lui tient encore rigueur de l'avoir coiffée au poteau de l'activité de Noël. "J'sais ben que tu penses juste à Nôwell ces temps-citte, mais y a l'Halloween là ki faut fêter avant. Hier, j'ai envoyé un message à tout le monde pour k'y apportent leurs costumes. J'croyais que j'avais été clair.", fulmine-t-elle presque. "Oui, oui. C'était d'une limpidité désarmante. Plus limpide que ça, c'est de la boue.", lui répond-elle avec un cynisme qu'elle sait ne jamais être compris. "Bon, ben, d'abord, va te changer et viens manger des bonbons devant le bureau du patron.", lui sussure la mégère maintenant apprivoisée parce que convaincue d'avoir marqué un point. En regardant la créature enfourcher son balai pour emprunter le couloir suivant, elle sent monter en elle une certaine impatience, pour ne pas dire une franche colère.

Elle rentre dans son bureau et sort Vanessa de sa cachette. Du même coup, elle trouve l'idée qu'elle cherchait depuis le matin. "J'ai encore besoin de toi, ma chère comparse aux lèvres pulpeuses. Il faut que tu prennes ma place pour un bout cet après-midi, le temps que j'évite l'orgie de sucre et que j'aille préparer ma présentation pour le comité. Je te revois un peu plus tard."

De retour à 15 h, elle retrouve Vanessa devant un immense bol rempli de bonbons et des dizaines de sacs de croustilles. "Ayoye! Veux-tu bien me dire ce qui s'est passé ici?" Comme à l'habitude, le sourire statique de la poupée ne lui est d'aucun secours. Elle se dirige donc vers l'ordinateur pour prendre connaissance de ses courriels. Le sujet du premier message retient tout de suite son attention :

Party de Noël/Fête de l'Halloween 

En ce qui a trait au party de Noël, nous vous informons que le comité n'a pas retenu votre suggestion de remplir la salle de ballons rouges et de différentes structures gonflables, dont l'une aurait représenté la Mère Noël en sous-vêtements de dentelle rouge et noire.

Nous sommes heureux par contre de vous annoncer que vous avez remporté le prix du plus beau costume dans le cadre du concours de déguisements organisé pour souligner la fête de l'Halloween. Comme il était prévu, le gagnant se méritait cinq livres de bonbons assortis et trois douzaines de sacs de croustilles. Votre prix a déjà été livré à votre bureau.

Nous apprécions votre esprit d'équipe et espérons que vous porterez votre costume lors du party de Noël.

mardi 12 octobre 2010

La vie (ou la mort) au bureau - La réunion

(Suite du blog du 6 octobre)

Depuis que Vanessa occupe son bureau une bonne partie de la journée, sa vie au boulot s'est considérablement améliorée. Libérée de l'obligation de faire acte de présence à son corps défendant, elle profite de son temps libre pour aller lire à la bibliothèque ou prendre un café prolongé dans un boui-boui du coin. Qu'importe la qualité de la boisson ou des lieux où on la sert si on peut étirer la pause et parcourir le journal dans son entier, mots croisés y compris.

Elle tient quand même à conserver une certaine conscience professionnelle et ouvre ses courriels tous les matins pour s'assurer qu'il n'y a pas un dossier sur lequel elle devrait travailler avant de laisser la place à son amie gonflée. Ce jour-là, après avoir déplacé son bouton aimanté sur le grand tableau des assidus de l'oisiveté et ouvert l'ordi, elle laisse échapper un solide juron en parcourant le premier message. Elle est convoquée, elle et ses infortunés collègues, à assister tout l'avant-midi à l'une de ces réunions où l'on débite lieux communs après voeux pieux et où l'on s'enfarge dans les fleurs du tapis deux fois plutôt qu'une. "C'est pas vrai. J'peux pas croire que je vais être obligée de me farcir ces âneries. Et moi qui me faisais une joie d'entamer une autre aventure des Rougon-Macquart," se lamentait-elle devant les grands yeux inexpressifs de sa compagne en latex. Elle avait en effet pris la décision de s'attaquer aux vingt romans de cette série écrite par Émile Zola. Après tout, pensait-elle, l'Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire vaut certainement autant que l'Histoire longue et pénible d'une fonctionnaire sous l'empire de l'État léthargique.

Tout d'un coup, en regardant de plus près le visage figé de sa chère compagne, une idée lui vient : "Vanessa ma vieille, je crois que tu peux t'acquitter de cette mission et ce faisant me rendre un fier service. Il te manque un seul accessoire pour être en mesure de me remplacer à cette activité passionnante : tu dois être capable de te transformer en béni-oui-oui." Elle se met alors à fouiller frénétiquement dans la boîte de rangement de la poupée. "Voyons, je suis certaine que les instructions faisaient mention de cette fonction qui permet à ton propriétaire d'obtenir de ta part un acquiescement constant et indéfectible. Ah! voilà, c'est ça. Permets-moi ici de  remplacer ton cou actuel beaucoup trop raide par un autre d'une telle flexibilité qu'il te fait opiner constamment du bonnet. C'est parfait. Nous avons tout juste le temps d'aller t'installer dans la salle de conférence avant que les autres s'y pointent."

Ce qui fut fait prestement. Elle partit ensuite, son livre sous le bras, le sourire aux lèvres, sifflotant presque. À la fin de la journée, elle récupéra Vanessa restée seule dans la salle. "Est-ce que tu t'es ennuyée?", osa-t-elle lui demander connaissant d'avance la réponse de sa compagne muette à l'acquiescement sans fin. "Bon, allez, je te ramène à notre cubicule. Tu as bien travaillé et tu mérites assurément d'aller faire dodo dans ton lit de carton".

Le lendemain, en prenant connaissance de son premier courriel, elle poussa deux solides jurons et se tourna, furieuse, vers une Vanessa plus béate que jamais : "Est-ce que j'ai bien lu? Tu t'es portée volontaire pour organiser le party de Noël?" Mais la réponse, elle la connaissait déjà, non?

mercredi 6 octobre 2010

La vie (ou la mort) au bureau - Une nouvelle venue

Tous les jours, elle arrive au bureau et accomplit la même routine. Elle se rend d'abord au tableau des présences pour y bouger le petit bouton noir aimanté en face de son nom afin de le mettre dans la case "In". Puis, elle retourne à son cubicule et accroche sa veste au porte-manteau. Elle ouvre ensuite son ordinateur et son imprimante. Une fois branchée, elle regarde rapidement ses courriels. Comme d'habitude, depuis environ un an, il n'y a pas de nouveau message sauf les nouvelles inénarrables envoyées régulièrement par l'administration. "Sans intérêt", se dit-elle encore une fois en poussant un soupir d'ennui. Il est seulement 7 h 30.

Elle se lève pour aller porter son lunch à la cuisine. Elle en profite pour faire son café. Fort, le café. C'est indispensable si elle veut se rendre jusqu'à l'heure du dîner. Elle emplit sa tasse sur laquelle est inscrit le nom de son organisme accompagné du slogan : "Le milieu de travail par excellence." C'est vrai que ça fait une mèche qu'elle possède cette tasse. Dix ans, quinze peut-être. Elle ne sait plus. Une chose est sûre, cependant, c'était avant que le vide de son panier devienne une constante.

Avant de retourner s'asseoir devant son écran, elle va faire un brin de causette avec des collègues, histoire de pouvoir se dire qu'elle a fréquenté quelques humains pendant sa journée. Voilà une autre demi-heure d'écoulée. Il est à peine 8 h 30.

Une fois installée sur sa belle chaise ergonomique conçue pour lui éviter toute maladie professionnelle, elle retourne consulter ses courriels. Toujours rien. Le panier est vide comme un grand trou noir. Elle se tourne vers la table située en face de la fenêtre et ouvre son journal : "Voyons voir ce qui se passe dans le vrai monde, celui où l'on vit pas celui où on ne fait qu'attendre un Godot qui ne vient évidemment jamais", pense-t-elle ce matin-là, l'humeur sombre comme une semaine de pluie.

Midi. Elle a réussi l'exploit de s'y rendre sans trop savoir comment. Elle n'a vu personne. N'a plus parlé à personne depuis son café du matin. Elle a travaillé dix minutes sur un dossier. Il semble bien que ce sera sa charge de travail pour la journée. Il reste encore près de quatre heures à tuer. Elle n'en peut plus. Aujourd'hui, c'est la fin.

Contrairement à ses habitudes, elle mange rapidement et sort de l'immeuble pour se dégourdir les jambes et la tête. "Ça n'a pas de bon sens. Si ça continue, je vais devenir folle à rester là à contempler le plafond", marmonne-t-elle en faisant claquer ses talons sur le trottoir. Sans trop s'en rendre compte, elle se retrouve devant la vitrine de la boutique érotique située en face du bureau. Et là, une idée germe dans son cerveau malade de fonctionnaire inoccupée. Elle entre dans le magasin et en ressort un peu plus tard avec une grosse boîte.

De retour à son cubicule, elle ouvre la boîte et en tire un quelque chose en plastique qu'elle déplie et installe sur sa chaise. Puis, elle quitte pour le reste de l'après-midi. Elle reviendra à la fin de la journée pour déplacer son bouton noir, fermer son ordi et ranger "Vanessa", la poupée gonflable qui prendra dorénavant sa place pendant la journée. Suffisait seulement d'y penser!