dimanche 11 janvier 2026

Un peu, assez, trop?


Le monde ne va pas bien. C'est le moins que l'on puisse dire. Cela me rend malade d'anxiété. Il m'arrive maintenant d'écouter les nouvelles et de pleurer. Plus capable de voir des personnes souffrir. Je voudrais toutes les prendre dans mes bras et leur dire que je suis là et que je les aime. J'aimerais pouvoir les aider à avoir la vie meilleure dont elles rêvent toutes. Je souhaiterais les convaincre qu'il y a encore de l'espoir et de la compassion. Mais je doute. 

"Arrête d'écouter les nouvelles si ça te fait aussi mal". C'est ça qu'on dit aux gens comme moi. Car je fais partie de ces faibles qui se laissent émouvoir pour tout et pour rien. Vous savez, je n'écoute pas les nouvelles en boucle toute la journée mais je m'informe. Je veux pas seulement savoir, je veux comprendre. Oui, comprendre comment entre autres on peut arriver à se laisser toucher juste un peu. Savoir comment mesurer la dose exacte de notre empathie, celle qui permet de continuer à dormir sans s'inquiéter des humains qui dorment dans les ruines de la guerre ou sur les trottoirs de nos villes. Comment sentir juste un peu la détresse d'une maman qui voit son enfant mourir de faim dans ses bras ou le chagrin d'un papa qui enterre un membre de sa famille. 

Oui, comment arriver à être juste assez. Assez forte pour assister régulièrement au spectacle de personnes qui viennent s'enquérir de la possibilité de recevoir une aide alimentaire mais qui ne l'obtiennent pas toujours, qui se butent à des portes fermées, à des services qui débordent et à des intervenants épuisés d'avoir à dire non. Assez solide pour ne pas imaginer ce que ce doit être d'avoir le ventre vide et de rêver, comme une personne démunie me l'a déjà raconté, à la dernière pomme qui reste dans le frigo. Tu sais que si tu la manges, c'est fini. Y aura plus rien. Mais ton ventre crie famine. Il t'empêche de dormir. Alors tu te lèves et tu dévores le fruit défendu. Tu manges même les pépins. Et, après, ben, après tu pleures parce que tu sais qu'il ne reste rien à manger.

Même si je n'ai jamais connu une telle situation de dénuement, je me souviens de l'époque de vaches maigres que l'Homme et moi avons traversée au début de notre vie à deux. Jamais assez de sous pour faire toutes les rangées de l'épicerie. Fallait tout compter à la cenne près pour être en mesure de payer une fois arrivés à la caisse. Et je me souviens d'un soir où nous étions sortis pour marcher un peu. Nous nous sommes retrouvés devant la pâtisserie du quartier. Et là, nous avons eu le goût démesuré de savourer un dessert, nous avons eu une envie irrésistible de nous gâter un peu. C'était peut-être un jour ou deux avant la paye. Il nous restait 2 $. Le prix d'une pâtisserie (ça fait longtemps, cette histoire). On a discuté un peu sur le fait que ce n'était pas raisonnable de dépenser inutilement ce qui nous restait. On a choisi d'écouter le non bon sens et on a croqué la pâtisserie défendue. Après, nous aussi on a pleuré parce qu'on savait qu'il ne nous restait plus rien. Peut-être que c'est à cause de ça que je n'arrive pas à être juste assez

Faut-il vraiment avoir souffert pour comprendre la souffrance de l'autre? Je me pose la question. Les gens qui n'ont jamais manqué de rien seraient-ils donc incapables de constater la détresse des personnes démunies? Et les gens qui n'ont jamais vécu la guerre seraient-ils donc insensibles à l'horreur des bombes qui tuent? Est-ce que par peur de perdre ce que l'on a, il faut se blinder pour demeurer aveugle à la misère de ceux qui nous entourent? Je ne sais pas. J'essaie de comprendre ce qui pousse quelqu'un à en vouloir toujours plus, à ne jamais se satisfaire d'avoir juste ce qu'il faut.

Ce qui m'amène à une autre réflexion que j'entends de plus en plus souvent : on aide peut-être trop. Et, ce faisant, on ne rend pas service aux personnes aidées qui se fient ainsi aux miettes qu'on veut bien laisser tomber de nos tables pour ne rien faire pour s'en sortir. Oui, paraît qu'on peut aider trop. Est-ce qu'on peut aussi partager trop, être trop solidaire, se montrer trop compatissant et, tant qu'à faire, aimer trop?

Si vous voulez mon avis, on pourrait toutes et tous être un peu plus attentifs aux personnes qui nous entourent. On pourrait les considérer assez pour leur sourire, les aider au besoin, les écouter et se montrer solidaire. Enfin, on ne pourra jamais, jamais trop ouvrir notre coeur à nos soeurs et frères humains!



mercredi 13 août 2025

Avoir les yeux ouverts ou fermés

 


Ce n'est pas la première fois que je m'épanche sur l'état du monde et j'imagine que ce ne sera pas la dernière. Aujourd'hui, en parcourant le journal, je me suis surprise à tendre ma main vers celle d'un pauvre homme en train de mourir du choléra au Soudan. On entend pas beaucoup parler de ce coin du monde et pourtant... Là aussi c'est la guerre, la fuite en avant vers des camps de réfugiés, ce sont des enfants tués, des femmes violées, des vies méprisées et, en plus, une épidémie mortelle. Les mesures d'hygiène à prendre semblent pourtant simples : se laver les mains avec du savon et boire de l'eau propre avec précaution. Dans des abris de fortune où justement il n'y a ni savon, ni eau propre!! Des fois, j'en ai tellement assez de ces stupidités lancées à la va-comme-je-le-pense-sans-réflexion-aucune. C'est partout. 

Prenez notre voisin américain préféré par exemple. Lui aussi a trouvé un moyen simple de régler un problème compliqué : envoyer la Garde nationale détruire les camps des sans abris et mettre les criminels en prison pour rendre sa beauté virginale à la ville de Washington devenue, selon lui et ses élucubrations, la ville la plus dangereuse au monde! Rien de moins.

Je ne sais pas si vous avez écouté la conférence de presse où il a annoncé ces mesures draconiennes et totalement injustifiées. Il a parlé des personnes démunies de façon tellement méprisante que je n'arrivais pas à croire que l'on pouvait descendre aussi bas en occupant un poste aussi haut. Il affirmait littéralement que toutes ces personnes qui ont grandement besoin de notre solidarité et de notre empathie ne servent à rien et n'apporteront jamais rien à la société. Il les enjoignait de quitter la ville le plus rapidement possible (pour aller où je vous le demande) et il conseillait par ailleurs aux criminels de rester sur place pour qu'on puisse les arrêter et les emprisonner. Belle affaire!

Alors je pleure car je ne vois pas d'espoir. Et je prie mais de plus en plus souvent sans conviction aucune. Je me dis que Lui, là, s'il existe, il doit rire de moi. Mais je n'ai que ça ma foi pour me permettre de continuer. Je me demande souvent ce que je fais ici sur cette planète. Peut-être que je m'y trouve par erreur? Car à quoi peuvent bien me servir cette sensibilité à fleur de peau, ce désir irrépressible d'aider et de sauver le monde, cette indignation persistante devant l'injustice et l'incompréhension, ce regard aiguisé devant les beautés et les laideurs de notre société, cet état d'alerte constant devant la souffrance, la solitude et le manque d'amour? À part me tirer toutes les larmes de mon pauvre corps fatigué, vraiment je ne vois pas. On dirait que je ne joue pas dans le bon film. Je me retrouve en plein milieu d'un drame d'horreur alors que je devrais plutôt aider une quelconque mère Teresa dans une mission humanitaire. C'est pas drôle de toujours se sentir à côté de la plaque.

Devant mon désarroi matinal, l'Homme m'a dit avec sagesse : "On peut juste être le meilleur possible avec chaque personne rencontrée pendant une journée". C'est un peu court mais je dois admettre que c'est vrai. J'ai donc fait ce que je sais faire de mieux quand j'angoisse : j'ai cuisiné trois douzaines de muffins en me réjouissant à l'avance du plaisir que j'aurais à les partager. Mes voisines d'en haut, notamment, m'ont écrit un gentil mot pour me remercier. Ça m'a fait chaud au coeur. 

Je persiste et signe, cependant, et je m'entête à garder les yeux ouverts. Malgré la peine. Malgré le découragement. Malgré le désespoir. Je ne peux pas faire autrement. Pour moi, fermer les yeux, ce serait trahir mon essence propre et aussi trahir mes frères et soeurs humains. Je termine donc avec la photo déchirante de cette personne qui souffre et je serre virtuellement cette main tendue avec tout l'amour dont je suis capable. 



samedi 19 juillet 2025

Clins d'oeil

 


Je reviens des balançoires. J'emprunte le sentier qui longe la haie des graminées. Pour une fraction de seconde je baisse la tête et je le vois, caché en partie sous le pied d'une plante. Un genre d'escargot ou de limace. Qu'importe. Ce qui me stupéfait c'est sa beauté parfaite. Et ce don que j'ai d'être attentive à ce qui vit autour de moi. Cette petite découverte me réjouit car elle me permet une fois de plus d'être émerveillée par la magnificence de la nature. Bénie suis-je de voir!




"Ne laisse pas le bruit du monde étouffer la voie douce de l'Espérance" (pape Léon XIV)

Je suis inquiète car il ne va pas trop bien ces temps-ci. Alors j'appelle même si j'ai toujours l'impression que je dérange. Comme prévu, il me répond que tout va très bien et qu'il écoute le baseball. Durée de la conversation : 3 minutes et demie. Je raccroche. Je suis triste. Je veux croire que tout est correct et je sais que je dois respecter ce désir de garder tout un peu caché. N'empêche.

J'ai un autre appel à faire. À une personne du même âge mais qui celle-là n'a aucun lien de parenté avec moi. Au fil des mois qui passent, c'est devenue mon amie. Aujourd'hui elle m'a même dit qu'elle me considérait comme une soeur. Je l'adore. On se confie toutes sortes de choses sur nos vies. Pas toujours des choses importantes, mais des fois oui. Elle me parle de son sentiment d'inutilité, de sa solitude parfois, du temps qui n'en finit plus de passer. Elle me remercie toujours de mes appels presque quotidiens. Elle me dit qu'elle les apprécie beaucoup. Moi aussi j'adore lui parler. Je suis persuadée qu'elle me fait autant de bien que je peux lui en faire. Toutes les deux on s'encourage, on rit beaucoup aussi. Cet après-midi, quand j'ai raccroché, j'ai réussi à sourire en repensant à ma conversation précédente. Un sacré clin d'oeil ça pour me rappeler que ce n'est pas toujours auprès de notre famille immédiate qu'on trouve le réconfort. Bénie suis-je d'être capable de développer des liens significatifs avec le monde qui m'entoure!


"Que je ne cherche pas tant à être aimé qu'à aimer." 
"C'est en donnant que l'on reçoit" 
(François d'Assise)

J'ai mal au cou. Je me plains souvent de ça et des autres douleurs musculaires que je ressens. Aujourd'hui c'était une autre de ces journées avec le cou raide, la tête pesante, le genou sensible et le pied mariton. Mais bon ça ne m'a pas empêché de cuisiner quatre douzaines de muffins et d'aller marcher pour changer d'air. De retour à la maison, je commence à emballer tous ces muffins et je me demande bien à qui je vais pouvoir donner une partie de ma production. J'ai déjà des clients réguliers mais ça ne suffira pas. Et là je pense à mes voisines qui éprouvent de gros problèmes de santé. Elles sont tellement fantastiques toutes les deux à s'entraider. De véritables exemples de courage et de résilience. Vite mon cell et j'envoie un texto pour m'enquérir de leur intérêt. Je suis aux anges : elles acceptent mon offre. Je vais livrer tout de go.

Elles m'invitent à entrer pour jaser un peu. Elles me racontent certaines de leurs péripéties en fauteuil roulant que ce soit pour se rendre au travail ou encore aller visiter un haut lieu touristique censé être accessible. C'est époustouflant les temps d'attente, les coûts, les difficultés rencontrées. Et que dire des douleurs qu'elles endurent toutes les deux au quotidien. Voilà que j'ai soudainement moins mal au cou. J'ai juste envie de les prendre dans mes bras. Je prends le temps de leur dire que je les trouve extraordinaires et que je vais les approvisionner en muffins tant qu'elles le voudront bien.

Je retourne à la maison le sourire aux lèvres, les yeux encore mouillés et miraculeusement guérie. Bénie suis-je de t'avoir Toi, là-haut, pour me faire ces clins d'oeil remplis d'amour!

dimanche 6 juillet 2025

Foi estivale

 


Église Saint-Dominique. Grande Allée. Québec. La messe commence bientôt. En attendant, on écoute l'artiste du jour, un violoniste, jouer une oeuvre de Bach. Tous les étés, depuis maintenant 34 ans, la grand'messe du dimanche à 10 h 30 permet aux fidèles de se recueillir accompagnés des notes des musiciens invités. Un très beau complément à l'acte de prier.

Assise sur mon banc en bois, je respire avec ravissement l'odeur des cierges et des restes d'encens. J'admire encore une fois le décor fabuleux de ce bâtiment avec les arches, les vitraux et les statues. Je respire profondément. Je savoure avec toute la conscience dont je peux faire preuve ce moment de recueillement, cette pause bienfaitrice de l'agitation quotidienne. Et là, les larmes montent. Le relâchement des tensions sans aucun doute. Le soulagement de me retrouver dans un refuge encore immuable. 

Les souvenirs aussi montent, surtout qu'il y a beaucoup d'enfants aujourd'hui venus suivre un cours de catéchèse pendant la messe. Je me revois avec le Fils et la Fille à l'église Saint-Jean-Marie-Vianney au bout de la rue où nous habitions à Gatineau. C'était bien avant que l'archevêché la vende pour la transformer en logements. Faut c'qui faut quand nos églises sont désertées. Et je m'inclus dans cet exode massif.

Mais, avant, quand je trouvais que la vie était plus facile, nous allions à la messe tous les dimanches même avec les enfants. Quand ils étaient très jeunes, on s'installait en arrière pour ne pas trop déranger. Puis, avec le passage des années, on s'approchait de plus en plus de l'action. Je me souviens encore avec nostalgie du Fils qui prenait toujours le temps de lire avec moi les réflexions données à la fin du Prions en Église pour mieux vivre notre semaine. Encore maintenant, je cherche cette section pour la parcourir en pensant à toi mon Fils. 

La journée où maman est décédée, la soeur Psy et moi avons quitté l'hôpital en état de choc. C'était les premières minutes de notre nouvelle vie sans notre mère adorée. On ne savait plus trop quoi faire, quoi dire, où diriger nos pas. Je me souviens que la soeur Psy s'est alors tournée vers moi pour me demander: "Où aimerais-tu aller?" Sur le coup, la seule chose qui m'est venue en tête c'est de vouloir me retrouver dans une église. C'est ce que nous avons fait. À Saint-Roch. Mon chagrin n'était pas moins grand mais il était maintenant contenu dans plus grand que moi. Les larmes pouvaient couler sans gêne. De toute façon, me disais-je, combien de personnes sont venues ici avant moi et combien d'autres viendront encore après moi verser toutes les larmes de leur corps pour tenter de soulager une peine incommensurable? Je me sentais entourée, accueillie, comprise par toutes ces statues qui me tendaient les bras en m'offrant leurs visages remplis d'amour. Il a bien fallu sortir à un moment pour poursuivre notre route mais nous avions maintenant un peu de baume sur nos coeurs meurtris.

J'ai arrêté de pratiquer sans trop savoir pourquoi. Ah! oui, l'église vendue. Il fallait dorénavant se rendre un peu plus loin de chez nous dans une autre église. La paroisse a aussi changé de nom. Et il fallait s'habituer à voir des personnes qui ne demeuraient pas dans les rues avoisinantes de notre maison. Il fallait aussi absolument prendre la voiture pour aller à la messe. Moi j'adorais marcher. Mais, bon, ce sont de pauvres excuses. J'ai donc arrêté de pratiquer. Pas tout d'un coup. Progressivement. Et puis, un jour, plus rien sauf à Noël. Des fois aussi pour des mariages ou des funérailles.

Je ne pratique plus mais je n'ai jamais arrêté de prier par contre. Je dirais même que je prie davantage avec les années. Tous les jours en fait. Je nourris ma foi autrement. Ainsi, j'ai écouté très longtemps l'émission La Victoire de l'Amour à la télé. Tous les matins à 5h30 avant d'aller travailler. Je trouvais que ça débutait bien mes journées. J'ai recommencé dernièrement à l'écouter mais je l'enregistre car je ne suis guère matinale depuis la retraite. Je lis aussi des textes sur la spiritualité pour me faire réfléchir et travailler à être la meilleure version de moi-même. 

Cependant, tout cela ne me donne pas l'appartenance à une communauté. Ni le privilège de m'arrêter une heure pour penser à celles et ceux que j'aime et dont je me préoccupe, à prier avec toute la ferveur dont je suis capable pour mes soeurs et frères qui souffrent partout dans le monde et à demander au Seigneur de changer nos coeurs de pierre en coeur de chair. 

Infiniment reconnaissante donc je suis pour ma foi estivale qui me permet de renouer avec mes racines les plus profondes et les plus solides.


Te ressembler chaque jour un peu plus

Te continuer dans nos maisons, nos rues

Être ton corps qui revit aujourd'hui

A chaque endroit où servent tes amis

- - - - - -

Devenir grand en se faisant petit

En s'abaissant pour mieux donner sa vie

En se penchant sur un malade ami

Sur un enfant qui pleure dans la nuit

vendredi 4 juillet 2025

À quoi ça sert?

 


C'est la valse-hésitation. Je vais marcher. Ou je vais écrire. Marcher m'aiderait sans aucun doute à évacuer un peu de mes préoccupations et encouragerait ainsi l'esprit sain dans un corps sain. Hélas, trop de mots se bousculent dans ma tête. Je dois absolument faire le ménage dans mes idées avant de pouvoir profiter pleinement de mes trottoirs chéris.

À quoi ça sert? Depuis deux jours que ces quatre mots trottent dans ma tête. Je suis encore et toujours survoltée par l'état du monde qui ne cesse de se détériorer. Une montée de lait récente m'ayant attiré comme solutions le calme qu'on doit afficher devant la tempête et l'impérieuse nécessité de résister à tout prix à l'idée de jouer au sauveur qui arrive trop tard a fait en sorte que je bouillonne toujours. Et je ne cesse de me demander mais à quoi ça sert que je m'insurge?

Pourquoi est-ce que je m'énerve autant devant les drames qui se jouent constamment devant mes yeux? D'autres personnes voient les mêmes choses et ne semblent pas s'indigner pour autant. 

Si ton frigo est plein, pourquoi te préoccuper des files de personnes qui attendent de recevoir les restes donnés généreusement par nos épiciers trop contents de se débarrasser des céréales, des biscuits et des croustilles dont personne ne veut, de ces conserves à la date d'expiration passée depuis belle lurette ou de ces fruits et légumes tellement défraîchis que j'ai entendu l'autre jour une bénévole dire à une bénéficiaire : "Je dois vous donner au moins trois casseaux de framboises si vous voulez en avoir au moins deux ou trois qui seront bonnes à manger." Je ne la blâme nullement. Elle avait raison. Mais bon, si ton frigo est plein et que tu peux acheter ce que tu aimes, pourquoi t'en faire avec ce genre de détails? Pire, je t'entends déclarer : "Au moins, on leur donne quelque chose à manger et, en plus, c'est gratuit!" Bravo la solidarité!

Si tu dors au chaud dans ton logement ou ta maison, pourquoi tu t'inquiéterais des familles qui n'ont pas trouvé de loyers abordables? Pourquoi ça te dérangerait que des personnes couchent à la belle étoile sur les bancs de parc, sous les viaducs, dans le métro, dans l'entrée des immeubles? J'entends ta seule réaction : "Faut les déplacer, c'est pas des endroits où dormir, ils doivent aller ailleurs, ce n'est pas sécuritaire et ils sont sales." Fort bien. Mais où doivent-ils se rendre? On promet des logements abordables qu'on attend toujours, on manque de ressources pour accueillir les gens démunis, pire, on coupe le financement des organismes censés les aider. Bravo l'empathie!

Si tu vis dans un pays en paix, si tu n'as pas besoin de fuir ton milieu de vie pour sauver ta peau, si tu es un citoyen à part entière avec les papiers officiels qu'il faut pour éviter d'être emprisonné, déporté ou tué, pourquoi tu ne pourrais pas continuer à siffloter tous les matins? Après tout, la vie est belle. Ouais, la tienne mais pas celle des millions de personnes qui meurent de faim, de soif, qui reçoivent quotidiennement des bombes sur la tête, qui pleurent leurs morts, qui n'ont plus l'espoir de s'en sortir un jour. Bravo le partage!

Bon, je n'écris pas pour que tu te sentes coupable. En fait, je suis plutôt jalouse. J'aimerais tellement ça lâcher prise, simplement apprécier ce que j'ai et poursuivre ma route comme si de rien n'était. De toute façon, la tâche est titanesque. Je ne peux à moi seule changer les mentalités, nourrir toutes celles et tous ceux qui ont faim (ça fait beaucoup de muffins à cuisiner!) et héberger les sans-abris. C'est d'un mouvement mondial dont nous avons besoin. Une révolte de citoyens engagés désireux de se libérer une fois pour toutes de ce système de consommation machiavélique qui enrichit les riches, appauvrit les pauvres et nous entretient dans une dépendance malsaine en nous privant de notre autonomie. Je t'entends encore : "C'est comme ça que ça fonctionne. On n'a pas le choix. C'est difficile de faire bouger les choses. Ça pourrait demander du courage, de la conviction, une force inébranlable." Oui, tu as tout compris. 

À quoi ça sert de s'indigner? À se sentir encore humain. 

dimanche 8 juin 2025

Chercher et trouver le beau


 

Je suis en train de fleurir la terrasse pour l'été. J'essaie de composer mon décor de paradis. Mon espace de ressourcement, de recueillement, d'émerveillement. Je remplis mes pots avec les plantes que j'ai choisies très minutieusement à la pépinière, très longuement surtout. Tout cela accompagnée de l'Homme qui se promène dans les rangées avec le panier. Il n'a pas le pouce vert, ni un intérêt particulier pour tout ce qui tourne autour de la chose horticole. Mais il vient avec moi et jamais il n'émet le moindre signe d'impatience. Il me rappelle seulement de temps à autre les dimensions de l'espace dont je dispose maintenant pour exercer ma passion. Faut dire que je m'emporte facilement dès que je mets les pieds dans l'endroit magique. Quand je vois toutes ces plantes différentes, toutes aussi belles les unes que les autres, je capote. Plus le choix est grand, plus mon enthousiasme augmente. Je ne me possède plus. Je redeviens une enfant qui ne veut qu'une chose : créer son décor de rêve. 

Avec force patience, avec moult essais et erreurs, je suis arrivée à comprendre mieux l'esprit du jardinage. Cela vient avec un grand respect de la nature, de ses limites, de ses particularités et de ses caprices. Maintenant, je tiens un journal de bord où je colle toutes les étiquettes des plantes que j'achète chaque année. J'indique dans quel pot je les ai plantées. J'ajoute des détails sur leur développement ou leur difficulté à s'implanter dans le milieu que j'ai choisi pour elles. Quand cela ne fonctionne pas bien, ce n'est pas leur faute mais la mienne. Pas assez ou trop de lumière, pas assez ou trop d'eau, pas assez ou trop d'engrais, pas assez ou trop d'attentions. Jamais je n'abandonne de réchapper la plante qui s'étiole, qui me crie son désespoir d'être au mauvais endroit. Je persiste jusqu'à la fin car je veux y croire.

J'ai presque terminé de tout transplanter. Comme d'habitude, j'ai trop acheté et les pots qui me restent sont un peu petits. Mais, bon, je m'entête. Ça va aller. Je lève mon regard pour contempler mon oeuvre et je la vois. Petite fleur bleue perdue dans la pelouse. Une merveille là, sous mes yeux. "Mais qu'est-ce que tu fais là?" que je lui demande. "Tu es une pensée, si je ne m'abuse. Est-ce que tu serais le bébé d'une plante que j'ai eue sur ma terrasse l'été dernier?" Si j'avais à parier, je dirais que oui. Ne faisant alors ni une ni deux, je m'empare de ma truelle et je tente tant bien que mal d'extirper ma découverte de son écrin vert. Pas facile de démêler les racines de la plante et celles du gazon. J'y arrive et je trouve un pot pour ma protégée. Et là, j'y vois tout de suite un clin d'oeil de ma belle Mignonne morte en mai dernier. Elle adorait se vautrer dans l'herbe autour de la terrasse. Je ferai tout mon possible pour te sauver mais, même si je n'y arrive pas, je dis d'avance merci à ma belle Mignonne d'être ainsi venue me saluer.


 -----------------------------------------------

Quelle belle journée pour marcher! Petite brise, beau soleil. Je suis sur mon parcours habituel. J'ai emprunté la rue qui monte et je suis passée devant la maison du Monsieur-aux-drapeaux. Aujourd'hui c'est le fleurdelisé qui flotte fièrement au vent. Il change de pavillon selon les fêtes officielles des pays. C'est lui qui me l'a dit. J'ai oublié le nombre de drapeaux qu'il possède mais il en a beaucoup. J'aime quand le hasard de mes ballades m'amènent aussi à faire jasette avec ceux et celles que je croise. Je sais, c'est surprenant mon intérêt pour les gens!

Bon, je poursuis mon chemin. Je me rends compte que la fontaine de la belle maison du coin est maintenant en fonction. L'eau qui chante a retenu mon attention. Je tourne à droite et je me retrouve devant la maison du Monsieur-qui-fait-des-tables-avec-des-troncs-d'arbre-découpés. Je le sais car j'en ai acheté une lors d'une autre de mes marches. Son oeuvre trône dorénavant dans mon salon. Je constate qu'il y a un amoncellement de bois dans son entrée. Il va sans doute récidiver bientôt.

Me voilà sur la rue plus achalandée que j'arpente avant de tourner à gauche pour me diriger vers la piste cyclable que j'emprunte mais plus loin. Je préfère déambuler d'abord sur la longue rue qui la jouxte et admirer les aménagements paysagers. Nostalgie toujours de la maison et du plaisir immense de voir arriver la saison du jardinage. Je me ressaisis. J'ai une terrasse, c'est mieux que rien.

Et là, le long d'une clôture, je les vois. Des iris versicolores comme ceux qui bordaient l'étang dans ma cour. Avalanche de souvenirs. J'adore ces fleurs qui s'épanouissaient toujours aux environs de l'anniversaire du Fils. Mon coeur se remplit d'un mélange de joies et de peines. Habituellement, les iris en fleur cela voulait dire visite du Fils pour une longue fin de semaine de retrouvailles et de célébrations. C'est terminé tout ça. Il a fallu passer à autre chose. Ouais, cette chose qui s'appelle la solitude des vieux. L'Homme et moi apprenons péniblement mais de plus en plus sereinement à vivre les longs congés sans notre progéniture. De toute façon, la Fille a dit qu'elle coupait toute communication pour une période indéterminée. Je me rappelle que Woody Allen a déjà dit que l'éternité, c'est long, surtout vers la fin. Ben, une période indéterminée, c'est un peu l'éternité.

Je poursuis ma route. Ai-je le choix? Le temps file, qu'on décide de le vivre ou pas. Aussi bien profiter des beaux moments qui passent.  Avoir la possibilité de toujours pouvoir avancer sur mes trottoirs chéris me remplit d'une immense gratitude. Cela aide à guérir.





mercredi 28 mai 2025

Restes doux-amers


Je marche avec mes yeux qui voient

Des oeuvres d'art en bois

Elles se sont autocréées

Avec la seule matière à leur disposition

Des restes des saisons passées, que dis-je, des longues années écoulées

Depuis l'abandon de la propriété

____________________

C'est beau et c'est triste à la fois

En tout cas, ça me permet de méditer

Sur ce qui reste malgré tout

Mais qui s'efface lentement, vraiment lentement

<<<<<<<<<<<<<<<


J'avance toujours avec ma mélancolie dans le coeur
Cette maudite sensation de tristesse impossible à déloger
Elle s'accroche à moi telle une sangsue, m'empêche des fois de respirer
Elle a tout gobé mon amour
Tout avalé ce que j'avais à donner
Il ne me reste rien de mes belles illusions
J'ai l'impression d'avoir raté l'essentiel
Je continue à marcher en m'accrochant aux restes qui croisent mes pas

<<<<<<<<<<<<<<



Une courbe au travers d'une prairie dévastée
Une façon de traverser plus vite de l'autre côté
Pour éviter les écueils peut-être, les malentendus, les incompréhensions
Surtout la peine
Je n'ai plus de larmes, je suis aussi sèche que ces pauvres morceaux de bois
Délaissée comme eux par des bouleversements de toutes sortes
Qui aurait dit que ce qui était sans doute une sorte de jardin d'Eden
Serait ainsi bafoué et voué aux affres de la dévastation
Oui, qui aurait dit que le château de cartes s'écroulerait
Qu'une maternité ardemment souhaitée, maintes fois refusée, puis finalement accordée
Deviendrait mon plus grand péché
J'ai juste voulu aimer
Comme quoi animée des meilleures intentions on peut quand même fauter
Vite une courbe pour passer de l'autre côté du malheur

<<<<<<<<<<<<<<<



J'en reviens juste pas
La vie, c'est vraiment fort
Tu vois pas qu'y a pu rien autour de toi
Que des ruines, que du vide
Plus personne ne s'occupe de toi
Plus personne ne vient t'arroser, te bêcher, t'engraisser, t'admirer
Et pourtant tu t'entêtes, accroché à ton mur de briques, ton nouveau tuteur protecteur
Cette année encore tu as réussi à fleurir malgré tout
À charmer les fins observateurs de ta mauve beauté
Attirant d'abord leur attention par tes effluves marqués
À cause de toi, je pleure les printemps passés
Le souvenir du lilas de la maison familiale revient me hanter
Tu es sans doute pour certains un reste pathétique d'une grandeur passée
Une mauvaise herbe qu'il faudra arracher
Quand ce jour viendra je pleurerai une nouvelle fois
Même si je sais que la vie est plus forte que la mort
 Je sais aussi les montagnes à déplacer avant de la voir triompher

___________________________
Merci Jean-Christophe Réhel pour l'inspiration