mardi 22 mars 2022

L'incroyable lourdeur de rester

Restes de Noël
Restes de banc de neige
Restes d'automne
Restes de couvent, de foi, de valeurs
Une heure et demie à marcher et à me répéter qu'est-ce qui reste au juste? On avait dit que la pandémie, cet horrible fléau, allait enfin tout changer. Quelle naïve je suis d'avoir même un bref instant cru que le monde allait changer! Non, le monde n'a pas changé et moi, pessimiste finie, je le trouve même encore plus cruel et individualiste. Nous étions pour devenir plus solidaires les uns des autres. Ah oui? Est-ce qu'il y aura demain, dans le budget "non électoraliste" qui sera déposé, des mesures entre autres qui permettront à toutes et tous de mieux vivre? Car une personne seule sur l'aide sociale doit encore se débrouiller avec 726 $ par mois pendant que le coût moyen d'un logement de trois pièces et demie est de 783 $ dans notre beau Québec. Pas grave. Qu'ils restent en chambres... et qu'ils tournent en rond en regardant les murs. Ce peut être tellement aliénant que des personnes dans cette situtation attendait en ligne le matin qu'on ouvre les portes de la soupe populaire pour laquelle j'ai bénévolé afin de voir du monde. L'été, on peut aller jouer dehors, mais l'hiver, avec le froid, on dure pas longtemps. Y aura-t-il de la place pour des logements à prix modique dans ce budget? Une augmentation du salaire minimum? Un financement adéquat des organismes communautaires? Encore aujourd'hui on annonçait la fermeture possible de La Barrate, organisme de Québec qui fournit des repas à des personnes âgées ou seules, à des personnes en situation d'itinérance, à des organismes oeuvrant en santé mentale et aux réfugiés d'un centre multiethnique. Elle permet aussi à des personnes de participer à un programme de réinsertion professionnelle. Mais ce sont des restes qu'on donne à ces organismes. "En temps normal, dans une société riche comme la nôtre, qui financerait son milieu communautaire sur le sens du monde, on n'aurait pas besoin de compter sur des fondations privées et des Centraide de ce monde", dénonce le directeur général.

Et que dire des restes d'humanité. Dans sa chronique de lundi dans Le Devoir, Jean-François Nadeau soulignait que, "de 1496 avant Jésus-Christ à 1861 de notre ère, à l'heure où les États-Unis s'entredéchirent dans une guerre civile, il y a eu 219 années d'une paix relative. Vu autrement, sur 
3358 ans, ce sont 3139 années qui ont été consacrées à guerroyer. Est-il besoin d'ajouter le triste 
XXe siècle dans la balance?". Alors, il n'y a pas de surprise dans la guerre en Ukraine. C'est la suite logique de la poursuite du pouvoir par un dictateur animé d'un désir morbide de dominer le monde, comme les méchants dans les James Bond. D'ailleurs, je me suis toujours demandée ce que l'on fait avec un monde qu'on domine mais qu'on a complètement détruit, un monde en ruines. Et que dire de ceux qui restent autour de toi, qui ont sans doute été torturés et emprisonnés. C'est sûr qu'ils te vouent un amour profond. J'imagine qu'en haut de notre tour d'ivoire, on se fout bien de l'amour, de l'amitié, de la solidarité, de la liberté (mot qui a malheureusement été tellement malmené et mal compris au cours des derniers mois).

Alors, il reste quoi? Pour moi, surtout la famille, les amis. On dirait que lorsque tout tombe autour de soi, lorsque tout semble se déglinguer, on a envie que notre noyau fondamental soit plus soudé que jamais. Mais non, même là, on se donne dorénavant trop souvent des restes. Et la pandémie avec ses peurs et ses confinements est venue transformer nos rapports familiaux. Plus de caresses, plus d'étreintes, plus de baisers quand on arrive miraculeusement à se voir. On garde ses distances, parfois même son masque. On a tant bien que mal tenté de remplacer les vrais contacts par des zooms aseptisés. Bon, tant qu'à pas se voir du tout, l'écran, c'est une image au moins. Une image de ce qu'on est mais surtout une image de ce qu'on était. Puisqu'on n'a plus de rencontres familiales (ou si peu), on a perdu la façon de faire "ensemble", la façon de se recevoir avec chaleur, avec plaisir, avec joie. Des fois, il fallait compter des bulles pour savoir qui avait le droit de venir en boire justement à la maison. On s'est éloigné... surtout les familles dispersées géographiquement. Pas mal plus difficile d'organiser une petite rencontre sur le patio ou dans un banc de neige quand on vit à des kilomètres de distance. C'est mon lot. Et j'en souffre tous les jours. Encore plus parce que je me sens comme un reste, un vestige du passé, un pauvre rappel du monde d'avant. Un appel téléphonique? Ce n'est plus au goût du jour. Dommage. Je me rappelle avec beaucoup de plaisir les conversations que j'avais avec ma maman deux ou trois fois par semaine. C'était ma façon de garder contact avec notre quotidien. Et dire qu'on payait les interurbains dans ce temps-là, et ça coûtait cher. Peu importe. J'étais toujours contente d'entendre sa voix. Mais ma vieille personne comprend que les signaux de fumée, c'est terminé. Alors, des textos? Je ne semble pas vraiment maîtriser cette technologie et ses exigences car je reçois peu de réponses. Je souffre car je ne sais plus comment faire pour retisser des liens étiolés. On dirait que j'ai tout perdu dans la pandémie. Et là, mon papa malade. Chaque petit moment deviendra encore plus important. Comment faire pour trouver de la légèreté à rester? Je ne sais pas. Je me sens juste épuisée et lourde comme une roche.

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