jeudi 5 novembre 2009

Charité bien ordonnée

Il faisait un temps de chien quand je suis sortie du bureau en fin de journée. Les flocons de neige du midi avaient laissé la place à la pluie grise de novembre. Et en plus, il ventait. Je voulais seulement me retrouver au plus vite à l'intérieur du terminus d'autobus, situé dans un complexe d'édifices à bureaux du gouvernement, pour me réchauffer un peu.

Après une dizaine de minutes de marche, j'ouvre enfin la porte du terminus et je sens tout de suite la chaleur. Comme ça fait du bien! Fidèle à mon habitude de vieille fonctionnaire, je me dépêche à emprunter le trajet qui me conduit près de l'escalier roulant en bas duquel se trouve mon arrêt d'autobus. Tout à coup, j'entends quelqu'un qui demande doucement : "Pardon, madame, avez-vous de l'argent pour que je puisse manger?". Je ne l'avais même pas vu. Mais il était là, le dos appuyé contre le mur. Il me regardait en souriant faiblement, le bras légèrement tendu. Il était si pâle. Mais ce sont surtout ses yeux qui ont retenu mon attention. De bons yeux de toutou qui quémande un peu d'attention. Prise au dépourvu, j'ai balbutié : "Désolée, je n'ai pas de sous sur moi". Et j'ai tourné les talons.

C'est sûr que ce n'était pas vrai. J'avais des sous. Mais j'étais pressée et ça ne me tentait pas de fouiller dans mon portefeuille. En plus, la bataille venait de commencer dans ma tête. Toujours les deux mêmes adversaires : le Bon et le Méchant. C'est évidemment le Méchant qui avait déjà le haut du pavé : "Cesse de penser à ça. Tu as bien fait. S'il fallait que tu commences à donner à tous ceux qui mendient, tu serais pauvre comme Job. Et puis, rappelle-toi la dernière fois où tu t'es laissée attendrir. Tu as su par après que la personne à qui tu avais si généreusement donné faisait régulièrement le coup à tous ceux qu'elle rencontrait le matin. Est-ce que tu veux encore te retrouver le dindon de la farce? Tu n'as pas encore assez fait rire de toi?".

Je l'écoutais, c'est sûr. Mais j'entendais aussi l'autre qui avait son mot à dire : "Depuis quand est-ce qu'il faut faire une enquête approfondie avant de faire la charité? Est-ce que ce n'est pas plus important d'écouter son coeur?".

"Ton coeur, ton coeur. Qu'est-ce que les organismes de bienfaisance recommandent aux gens comme toi qui sont toujours tentés de donner quand on les sollicite? Ils disent de ne pas le faire. Ils disent que c'est mieux de leur donner à eux parce que eux ils utilisent l'argent à bon escient et que si tu donnes aux mendiants eux ils vont prendre ton argent pour s'acheter de la boisson ou pire encore." La voix du Méchant ne cessait de monter. Elle enterrait celle du Bon. Et moi, pendant ce temps, je continuais à marcher vers l'escalier en me disant que j'étais pour manquer mon autobus.

Tout d'un coup, je n'ai plus rien entendu et je me suis arrêtée brusquement. Juste en haut des escaliers. À cause des foutus yeux que je voyais encore dans ma tête. Si je suis capable de recueillir un bébé minet abandonné pour lui donner un foyer, me suis-je dit, je dois bien être capable de prendre le temps de fouiller dans mon portefeuille pour donner à quelqu'un qui a faim. Et j'imagine aussi que je peux donner sans jugement, sans demander de compte. Et c'est ce que j'ai décidé de faire. L'autobus n'avait plus vraiment d'importance. J'espérais seulement qu'il serait encore là quand j'arriverais avec ma petite aumône. J'ai senti mon coeur bondir quand je l'ai aperçu. Toujours adossé au mur. Toujours pâle. Il regardait les gens qui entraient, pressés, comme moi je l'étais tout à l'heure. Je me suis approchée. J'ai simplement dit : "Voilà. C'est pour vous." Il m'a regardée et a pris le temps de me dire merci d'un ton vraiment très sincère. Cette fois, j'ai tourné les talons parce que je pleurais.

Vous n'avez pas idée à quel point je ramollis en vieillissant. Ça fait peur. Je pense que c'est à cause du metal. Ça doit avoir un effet corrosif sur mon cerveau. Par contre, je peux vous dire que ça n'offre aucune protection pour le coeur.

4 commentaires:

  1. Dire que le métal ramollit... c'est mal!

    Je suis totalement en accord que tu ne sais pas si t'aide le mendiant ou non. Par contre, en faisant ce geste tu t'aides toi. Il me semble que t'avait besoin d'une peu de soleil à la fin de ta journée sombre, pluvieux à Portage.

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  2. Ouais... tu as raison au sujet du metal. En fait, je devrais plutôt dire que le metal, à cause de sa force à exprimer tous les types d'émotions, nous permet d'être plus attentif à nos états d'âme. C'est peut-être ça que j'ai interprété, à tort, comme un "ramolissement".

    Et j'avais bien besoin, il est vrai, d'un peu de soleil hier soir. En parlant de soleil, justement, quand aurons-nous le plaisir de nous retrouver autout d'une bonne bouffe??? Je sais, je sais, c'est moi qui ai manqué le dernier rendez-vous. Mais je vais me reprendre, plus tôt que tu ne le penses!

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  3. On va devoir attendre à la fin de la session. les travaux d'équipe s'accumulent! En parlant de bouffe, je n'ai toujours pas trouvé d'équivalent de So Good ( Bon goût et bon prix).

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  4. Eh! bien, en attendant de se voir, je te conseille le resto la Maison KamFung sur
    Saint-Urbain dont voici le site Web :
    http://www.go-montreal.com/kamfung/index-fr.htm
    C'est une institution à Montréal. Ce n'est pas cher. C'est absolument authentique. Je te recommande le dim sum la fin de semaine. C'est vraiment très, très bon. Nous y sommes allés plusieurs fois et nous n'avons jamais été déçus.

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